Un nuage d’incertitudes plane toujours sur Tchernobyl

Des paysans cultivent la terre irradiée des environs de Tchernobyl. Une activité à risque qu’impose leur misère quotidienne. © SERGEI SUPINSKY/AFP.

REPORTAGE

KIEV

De notre ENVOYÉ SPÉCIAL

Tchernobyl m’accompagnera toute ma vie… » Alors qu’experts et hommes politiques se retrouvent à Kiev à partir d’aujourd’hui pour faire le point vingt-cinq ans après la catastrophe nucléaire, Viktor Kazlov redoute comme tant d’autres victimes anonymes que le monde les oublie. « Même en Ukraine, les gens ne préfèrent plus y penser. Enfoui dans l’histoire, ce n’est plus une priorité », regrette-t-il. Avec un râle permanent dans la voix, il parle et respire lentement. Il porte au cou une large cicatrice. La marque laissée dans sa chair par les effets de l’explosion en 1986 du quatrième réacteur de la centrale réputée la plus sûre de toute l’URSS. Atteint d’un cancer de la thyroïde, Viktor Kazlov a subi de douloureux traitements et continue d’être suivi pour d’autres maux.

« Je ne préfère pas penser au jour de l’accident, prévient Viktor Kazlov qui, 4 ans à l’époque, habitait à Pripyat, la ville voisine évacuée. Je me souviens très bien de ma maison, de l’aire de jeux et de ma maternelle. » Le jeune homme, 29 ans aujourd’hui, n’est jamais retourné sur place. Fonctionnaire, il essaie de vivre normalement à Kiev avec sa femme, mais la peur de Tchernobyl le poursuit. « Lorsque ma fille est née, nous avons fait tant et tant de tests… Nous redoutions qu’elle aussi porte une maladie liée à l’irradiation », raconte-t-il

Car, vingt-cinq ans après, un nuage d’incertitudes continue de peser sur l’Ukraine. « Quelque deux millions de personnes ont été victimes, d’une manière ou d’une autre, de la catastrophe, prévient Larisa Yanovych, l’une des responsables des programmes de recherches dans le principal hôpital de Kiev en charge du suivi médical. On n’a pas observé les mutations génétiques annoncées tout de suite après l’accident. Les “liquidateurs” comme les jeunes directement affectés souffrent d’une moins bonne immunité générale. Mais on ne sait pas les méfaits exacts. » Si beaucoup d’enfants comme Viktor Kazlov ont eu des cancers de la thyroïde liés à l’iode 131, il n’y a pas eu de vagues de leucémies ni de cancers solides. Des affections cardiaques, des cataractes et des problèmes vasculaires, rénaux ou nerveux sont apparus, mais sont mal compris.

Ainsi, comme sans doute à Fukushima, la catastrophe de Tchernobyl a-t-elle un début mais pas de fin. Autour du réacteur accidenté est maintenue une zone d’exclusion de 30 km dont le tracé varie selon les tâches de contamination. Aujourd’hui, le printemps s’y fait sentir : les arbres bourgeonnent et les oiseaux chantent. Comme les médecins, les biologistes n’ont pas vu les mutants prédits après l’accident. « Mais, ici et là, des arbres poussent avec des formes bizarres. Et les structures de feuilles ou d’épines sont parfois originales, témoigne Nikolaï Fomine, l’un des guides sur place. Plein d’espèces animales sauvages ont réapparu. À nouveau, les loups rôdent. »

La nature reste toutefois pleine de césium 137. Cette substance, très volatile et avec un taux de décroissance faible (30 ans pour réduire de moitié sa radioactivité et 200 à 300 ans pour une disparition totale), demeure une menace sur les 150.000 km2 déclarés « contaminés » où, en Russie, Biélorussie et Ukraine, vivaient cinq millions d’habitants. La contamination par la terre est certes devenue beaucoup moins immédiatement dangereuse pour l’alimentation car transférée de la terre aux végétaux, puis aux produits animaux. Juste après l’accident, les feuilles des plantes étaient directement contaminées.

« Ici, le territoire est sain. Nous pouvons encore y vivre cent ans ! », s’enthousiasme du coup Ivan Semaniouk, 75 ans, l’un de ces Ukrainiens qui ont réaménagé leur maison dans la zone d’exclusion. Un retour toléré par les autorités. Ce retraité, fier de faire visiter son potager et son poulailler, cueille baies et champignons, produits les plus touchés. « La contamination varie énormément d’un endroit à un autre. D’où la nécessité d’informer. Mais, très souvent, les gens ici passent outre et continuent des pratiques alimentaires dangereuses. Car la pauvreté et les habitudes culturelles, comme la cueillette, sont plus fortes, prévient Irina Labunska, experte scientifique. En Ukraine, le problème de l’après-nucléaire est avant tout social. Au Japon, pays riche, il sera sans doute moindre… »

Cette mentalité n’explique pas à elle seule la faible utilisation des contre-mesures utilisées pour réduire la contamination. Sur place, beaucoup dénoncent le manque de financement non seulement pour ces techniques mais aussi pour les programmes médicaux. Et ils s’interrogent : les aides financières nationales et internationales sont-elles bien utilisées à Tchernobyl ? Une question d’autant plus d’actualité que la conférence de cette semaine à Kiev se concentrera une nouvelle fois sur le chantier de l’arche. Celle-ci doit être construite pour recouvrir l’actuel sarcophage, chape de béton qui, construite à la hâte tout de suite après la catastrophe, est fissurée.

Mais à Kiev, c’est le coût des travaux qui, financé grâce à un fonds international géré par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), fait beaucoup de bruit : 1,5 milliard d’euros. Il manque environ 600 millions d’euros.

« Mais la principale menace n’est pas aujourd’hui dans le réacteur accidenté où il reste peu de combustible, prévient Nikolaï Karpan, expert et ancien liquidateur. Le danger vient avant tout du stockage des autres combustibles usés qui, aujourd’hui, sont entreposés en grande quantité de manière préoccupante. » Un problème toujours irrésolu.

QUENELLE,BENJAMIN
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