10 ans pour le chercher, 40 minutes pour le tuer

Dimanche soir, vers 22 h 30 locales (18 h 30, heure belge), quatre hélicoptères des Navy Seals américains, emmenant 79 combattants de ces forces spéciales et un chien, ont mené une opération ciblée contre une maison fortifiée de la banlieue d’Abbottabad, à une cinquantaine de kilomètres au nord d’Islamabad (Pakistan). A l’issue de l’opération commando, qui a duré une quarantaine de minutes et a connu la perte de l’un des hélicos mais aucun blessé dans le camp américain, cinq personnes occupant l’immeuble ont trouvé la mort : deux Pakistanais originaires du Waziristan (Nord-Ouest), une femme non identifiée, ainsi que l’un des fils du co-fondateur d’Al-Qaïda Oussama ben Laden et… Oussama ben Laden en personne. Lundi en fin de journée, un test ADN authentifiait formellement la dépouille du terroriste saoudien.

Cette traque avait commencé quelques années plus tôt à Guantánamo, où a été capté un renseignement capital : le profil de l’un des courriers qui, en toute confidentialité, assurait les communications extérieures de Ben Laden. Petit rappel : depuis les attentats de Dar es-Salam et Nairobi en 1998, époque où une ultime communication satellite de Ben Laden a été captée en temps réel, le fugitif Laden savait que ses communications électroniques pouvaient être interceptées et fournir à cinq mètres près sa localisation. Son entourage et lui-même sont dès lors devenus invisibles : pas de signature électronique, pas d’ordinateur portable, pas de téléphone, ni portable, ni satellite, ni fixe. Le courrier entrant et sortant ne peut leur arriver que sur papier ou de vive voix. D’où l’impossibilité de pister Ben Laden, sauf à intercepter l’un des courriers.

Or ce que les enquêteurs américains apprennent, entre 2007 et 2009 selon les sources, c’est qu’un des précieux courriers confidentiels de Ben Laden serait un des protégés de Khalid Sheikh Mohammed, le cerveau des attentats du 11 septembre. Mais ils ne disposent pas de son identité, de son profil complet. C’est, semble-t-il, avec l’aide des services pakistanais que Washington va pouvoir se mettre sur une piste concrète à la mi-2010, puis, sans plus communiquer avec les Pakistanais sur un dossier devenu trop sensible, commencer à pister ce courrier jusqu’à une vaste demeure fortifiée de la banlieue d’Abbottabad.

Etudié en détail en ce début d’année par la CIA, l’immeuble est intrigant : il se trouve dans le quartier excentré de Bilal Town, il a été construit en 2005 comme une propriété relativement isolée, mais de nouvelles constructions – qui hébergent notamment des militaires à la retraite – l’ont lentement intégré au périmètre général de l’académie militaire de la ville. Donc c’est un endroit a priori très sécurisé, proches de checkpoints militaires pakistanais. Pas le genre d’endroit où on dissimule un terroriste. Mais qui sait ?

Les murs qui entourent l’immeuble sont hauts de quatre mètres, dotés de caméras et de deux entrées sécurisées, l’une des terrasses du troisième étage est elle-même dotée de murs privatifs de plus de deux mètres de haut, cependant que peu de fenêtres donnent directement sur le périmètre extérieur de l’immeuble. Et malgré cette protection sophistiquée, il n’y a curieusement ni raccordement téléphonique ni internet.

Les deux frères qui occupent l’immeuble viennent du Waziristan – on nomme d’ailleurs l’immeuble la « villa Waziristan » –, et l’un des deux frères est bien le « courrier » recherché par les Américains. Mais les frères ne disposent pas de revenus qui justifient pareille habitation. Alors, qui habite là ? Un homme bien plus important que le simple « courrier » ? L’habitation elle-même n’a-t-elle pas été construite avec le seul dessein d’y héberger un fugitif important ? L’hypothèse est tentante, quoique le voisinage la contredise : en fait, cette habitation a été habitée par plusieurs familles distinctes depuis sa construction. Bref : le brouillard.

En conséquence, les Seals vont préparer leur opération en s’attendant à une éventuelle « pêche miraculeuse » : ils vont y associer le plus haut niveau de l’Etat américain. Le 14 mars, alors que la Maison-Blanche est en plein débat budgétaire au Congrès, le président Barack Obama et ses plus proches conseillers de sécurité tiennent la première de cinq réunions confidentielles consacrées à ce projet d’opération. L’ultime réunion s’est tenue vendredi matin, quelques heures avant l’assaut, et n’a pas modifié les « règles d’engagement » connues en cas de possible interception de Ben Laden sur le sol pakistanais : l’alerte préalable des autorités pakistanaises n’est pas requise, et la force létale peut être utilisée…

Le commando qui a pris d’assaut l’immeuble d’Abbottabad, dimanche soir, était-il prêt à capturer Ben Laden ou avait-il pour mission formelle de l’exécuter ? Il n’existe pas de témoin vivant et, à l’heure d’imprimer ces lignes, aucune vidéo de l’opération – pourtant plus que probable – n’a été diffusée. Les voisins de l’immeuble assiégé n’ont pu voir les détails de l’assaut, ils ont simplement pu confirmer qu’une personne (un corps ?) a été extraite de l’immeuble et emporté en hélicoptère. Une première identification sommaire de Ben Laden a été réalisée par la technique de reconnaissance faciale, puis une confirmation ADN est venue dans l’après-midi de lundi.

Mais à ce moment-là, la dépouille mortelle de Ben Laden, 54 ans, aurait déjà été plongée en mer : officiellement – à nouveau, un enregistrement est probable mais nous est inconnu – une cérémonie funéraire se serait déroulée sur le pont du porte-avions américain Carl-Vinson, en mer d’Oman, dans le respect des traditions musulmanes, avant que son corps ne soit laissé à la mer. Le corps de Ben Laden aurait été englouti aux alentours de 6 heures du matin (heure belge).

LALLEMAND,ALAIN
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