Un printemps de la révolte souffle en Méditerranée

L’occupation de la place Puerta del Sol est la cristallisation la plus visible du mouvement du 15 mai (« M-15 ») pour la démocratie réelle. © P. ARMESTRE/AFP

REPORTAGE MADRID DE NOTRE  CORRESPONDANT

La scène se passe jeudi soir, peu avant 20 heures. Dans le campement installé depuis le début de la semaine sur la place de la Puerta del Sol, au centre de Madrid, un jeune homme saisit un mégaphone pour lancer cet appel : « S’il vous plaît, nous recherchons des politologues, des analystes et des sociologues pour nous aider à concrétiser notre programme. Merci de vous rapprocher de la commission “Politique” ! » Aussitôt, plusieurs personnes se dirigent vers la tente qui abrite cet espace de réflexion. Accroché au-dessus de la toile bleue, un carton avec l’inscription « Area Politica » qui permet de différencier le lieu des autres sièges des commissions créées par les manifestants.

Communication, action, infrastructures, nourriture, nettoyage… : il y en a 8 en tout, imaginées et créées par les manifestants pour organiser leur protestation. Avec un mot d’ordre : le dialogue. En quelques jours, le « Mouvement du 15-Mai » s’est transformé en agora moderne, un laboratoire d’idées où jeunes et moins jeunes, travailleurs, chômeurs et retraités se retrouvent chaque jour pour débattre, discuter et imaginer un manifeste commun à tous ces « indignés » dont les rangs grossissent chaque jour.

Au cours d’assemblées où on vote à mains levées, les manifestants exposent leurs griefs. Le mégaphone circule de main en main, on attend patiemment son tour. « Il faut mettre fin à ce système électoral qui ne sert que les deux grands partis, la réforme électorale doit être notre priorité ! », commente une jeune fille.

Applaudissements, le slogan « Ils ne nous représentent pas ! » commence à être repris par un petit groupe, rappel à l’ordre du modérateur. Les thèmes à aborder ne sont pas figés et les discussions tournent parfois à la foire d’empoigne. Les propositions se multiplient : abolition de la loi sur le statut des étrangers, référendum sur le futur de la monarchie, nationalisation des banques qui ont été sauvées grâce à de l’argent public, suppression de la loi sur les téléchargements illégaux… Tout le monde est invité à livrer son point de vue, dans le but de créer un programme dans lequel se reconnaissent tous les participants qui partagent au moins un point commun : « Un ras-le-bol permanent contre un système où ce sont toujours les mêmes qui trinquent ! » Pour le professeur de sciences politiques et écrivain Juan Carlos Monedero, ce mouvement naît parce que « les organisations traditionnelles – partis politiques et syndicats – ne sont pas en mesure d’apporter des réponses aux problèmes actuels, car c’est une contestation qui n’est pas à l’intérieur du système mais contre le système ».

Après avoir minimisé le phénomène, les autorités se sont décidées à agir pour essayer de freiner la vague d’indignation qui s’est propagée dans toute la péninsule et qui a complètement éclipsé la campagne pour les élections municipales et régionales prévues dimanche. Car si l’épicentre de la contestation se trouve Puerta del Sol, des campements ont été installés à Barcelone, Séville, Bilbao et des dizaines d’autres villes ibériques. Jeudi soir, la commission électorale a proclamé l’interdiction de toutes manifestations, réunions ou convocations à partir de vendredi minuit, pour respecter la journée de réflexion et le jour du scrutin.

« La police fera respecter la loi », assure le ministre de l’Intérieur Alfredo Perez-Rubalcaba. Les manifestants se préparent à une « résistance pacifique » et veulent poursuivre leur mouvement : « En Espagne, on peut camper pour voir un concert de Justin Bieber ou un match de football, pas pour défendre ses droits », lance un manifestant.

« Avec cinq millions de chômeurs et un taux de sans-emploi qui atteint presque 50 % pour les moins de 26 ans, avec des dizaines de milliers de personnes qui ont dû quitter leurs maisons car ils ne pouvaient plus payer, avec des responsables politiques qui n’écoutent que les financiers et avec des messages en provenance de Grèce et du Portugal qui montrent que les mesures d’austérité vont se poursuivre, le cocktail était explosif, analyse Juan Carlos Monedero. Il ne manquait plus que l’étincelle. » Celle-ci est arrivée dimanche dernier. Ce jour-là, des manifestations pour protester contre la classe politique, les retombées de la crise et pour plus de justice sociale sont organisées à l’initiative de plusieurs plateformes citoyennes et associations de jeunes. Elles réunissent des dizaines de milliers de personnes dans plus de 60 villes grâce à leurs diffusions sur internet. « Notre idée est qu’il y ait enfin une société civile forte et active », explique Fabio Gandara, un des porte-parole de la plateforme « Democracia Real Ya » – « Pour une véritable démocratie maintenant ». Le pari est gagné, au-delà de toutes les espérances.

Les Espagnols ont longtemps été apathiques face à la crise qui a pourtant détruit plus de 2,5 millions d’emplois depuis 2008. Il n’y avait eu qu’une seule journée de grève générale, en septembre dernier, qui s’était soldée par un échec. Il a fallu que les jeunes descendent dans la rue pour que les consciences se réveillent enfin. Depuis dimanche, elles sont en ébullition.

Les plans

Espagne

Même s’il n’a pas encore fait appel à l’aide internationale, le gouvernement espagnol a adopté un plan d’austérité pour économiser 15 milliards d’euros. Au programme, notamment, une baisse des salaires des fonctionnaires et un gel des pensions. Le gouvernement souhaite aussi faire passer l’âge de la retraite de 65 à 67 ans.

Grèce

La Grèce est le premier pays à avoir fait appel à l’aide de l’Union européenne et du FMI (110 milliards d’euros). En échange de mesures d’austérité : augmentation de la TVA, gel des pensions, gel des salaires des fonctionnaires, impôt exceptionnel sur les entreprises les plus rentables, vente annoncée de plus de 50 milliards d’euros de biens publics, etc.

Irlande

L’Irlande a bénéficié d’une aide de 85 milliards d’euros. Le prix à payer : baisse des dépenses sociales, suppression d’emplois publics, baisse des salaires des fonctionnaires, réduction du salaire minimum, hausse de la TVA, hausse des impôts sur le revenu et les pensions…

Portugal

C’est le troisième pays à avoir bénéficié du programme d’aide UE/FMI (78 milliards d’euros). Le plan d’austérité prévoit une réduction des pensions, une baisse des dépenses de santé, une hausse de la TVA, une baisse de la durée et du montant des allocations de chômage, ainsi qu’un vaste programme de privatisations.

BONTOUX, GUILLAUME,PADOAN,BERNARD
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