Le « boucher des Balkans » dort enfin en prison

Mladic a été emmené au tribunal © AP

BELGRADE

de notre correspondant

Fin de cavale pour Ratko Mladic ! Le « boucher des Balkans », inculpé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par le TPI (Tribunal pénal international) en 1995, a été capturé jeudi matin vers 5 h 30, au terme d’une opération secrète des forces spéciales de la police serbe. Lui qui avait juré qu’il ne se laisserait jamais prendre vivant n’aurait, selon les autorités, opposé aucune résistance. Il se serait même montré « coopératif ».

L’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie vivait sous un faux nom – Milorad Komadovic, l’anagramme, ou presque, de Ratko Mladic – dans la bourgade de Lazarevo, en Voïvodine, dans le nord de la Serbie. Les villageois, qui ignoraient tout de l’existence de leur voisin un peu particulier, ont été abasourdis par la nouvelle. En réalité, personne ne s’attendait à l’arrestation de Ratko Mladic, le criminel de guerre le plus recherché d’Europe.

Jusqu’à présent, toutes les tentatives pour le capturer avaient échoué. Les autorités serbes ont longtemps été soupçonnées de protéger le fugitif. Inculpé par le TPI au lendemain des accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie, Ratko Mladic aura échappé à la justice pendant plus de quinze ans. Une page est désormais tournée. « Une période difficile de notre histoire est terminée et la réputation de la Serbie n’est plus ternie », a déclaré le président serbe Boris Tadic jeudi.

« Un homme dur, expérimenté »

Le gouvernement de Serbie « sait parfaitement où se trouve Mladic ». Tel était le texte d’une dépêche diplomatique de 2008 publiée en décembre par le quotidien américain The New York Times. L’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie recherché par le tribunal de La Haye y était décrit comme « un homme dur, expérimenté dans les tactiques de sécurité et soutenu par des protecteurs fidèles ayant une formation militaire ». L’article affirmait que son réseau était soutenu par « la volonté de fermer les yeux de la part des gouvernements serbes qui se sont succédé ». Il est en effet à peu près certain que Ratko Mladic a bénéficié de soutiens importants au sein de l’armée, des services secrets et de la classe politique serbes. En octobre 2004, il a été localisé dans une caserne à Topcider, dans la capitale serbe, où il s’adonnait à certains de ses hobbies préférés dont le ping-pong. Il a ensuite vécu dans divers endroits, notamment à Belgrade, où il a été vu à plusieurs reprises en compagnie de sa famille, menant une vie presque normale. En 2009, des vidéos le montrant en train de célébrer le mariage de son fils ou encore l’anniversaire de son petit-fils avaient créé le scandale. La Bosnie, sous le choc, avait dénoncé les protections dont l’auteur du massacre de Srebrenica jouissait auprès du pouvoir serbe. Depuis, il vivait dans la clandestinité, protégé par une poignée de fidèles, des anciens officiers de l’Armée yougoslave. Sa famille, sans nouvelles de lui depuis trois ans, s’est réjouie d’apprendre qu’il était en vie.

Inculpé de génocide

Ratko Mladic est né il y a 69 ans dans le village de Bozinovci en Bosnie-Herzégovine. Après avoir obtenu son diplôme de l’Académie militaire à Belgrade en 1965, il s’engage dans la JNA (l’Armée populaire yougoslave) où il sert en Macédoine, au Kosovo et en Croatie. En 1991, au début de la guerre en Yougoslavie, cet officier réputé brillant est nommé commandant du IXe corps d’armée. Un an plus tard, le 12 mai 1992, il devient chef de la VRS (l’armée de la Republika Srpska de Bosnie). En 1994, il est élevé au grade de général de la VJ (l’armée yougoslave), une fonction qu’il conservera jusqu’en 1996. C’est en juillet 1995 qu’il ordonne le massacre de quelque 8.000 musulmans à Srebrenica. Un acte pour lequel il sera inculpé de génocide, de complicité dans le génocide, crimes contre l’humanité, et violations des lois et coutumes de la guerre. Après l’arrestation en 2008 du chef politique des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, il était, avec Goran Hadzic, le dernier inculpé du TPI encore en cavale.

Ratko Mladic a vraisemblablement été dénoncé. Son portrait figurait dans tous les postes de police de Serbie. La prime s’élevait à 10 millions d’euros. Il est apparu hier après-midi devant les caméras, considérablement vieilli. La communauté internationale, dont le procureur du TPI Serge Brammertz, a salué son arrestation. Les familles des victimes de Srebrenica se sont également dites soulagées. Ratko Mladic sera transféré sous peu devant le TPI. La justice va pouvoir (enfin) être rendue.

Un « soutien populaire » qui s’est affaibli

Jeudi, les habitants de Lazarevo, le village de Serbie où Ratko Mladic a été arrêté, ont prié et entonné des chants patriotiques.

Le fugitif serbe a longtemps bénéficié d’un soutien populaire important dans le pays : selon un sondage effectué au début du mois de mai de cette année, 40 % des citoyens serbes considéraient l’ancien général comme un héros, contre 34 % qui soutenaient son arrestation.

Et, même si la prime pour sa dénonciation s’élevait à 10 millions d’euros, 7 % à peine de la population se déclaraient prêts à passer à l’acte.

Ratko Mladic est, ou aura été, considéré comme un héros par une petite majorité de Serbes. « Aura été », écrivons-nous, car la situation a évolué au cours des dernières années.

Les tee-shirts et posters à l’effigie du criminel de guerre ont quasiment disparu des marchés alors qu’ils se vendaient à une certaine époque comme des petits pains.

Disparues aussi les affichettes placardées sur les devantures des maisons proclamant : « Ceci est un foyer sûr pour Ratko Mladic. »

Le porte-parole du Parti radical serbe (SRS), ultranationaliste, a déclaré : « Les traîtres serbes ont arrêté un héros serbe. Cette arrestation honteuse d’un général serbe est un coup porté à nos intérêts nationaux et à l’Etat. C’est un régime de menteurs sales, corrompus et infidèles, un régime opéré par la police secrète. »

Mais ce parti, aujourd’hui marginal, représente moins de 10 % de la population.

De même, si, jeudi soir, une dizaine de jeunes se sont rassemblés sur la place de la République dans le centre de Belgrade en chantant « Le fil de fer barbelé, Srebrenica », il s’agissait, là aussi, d’un mouvement très minoritaire.

Toutefois, il n’est pas à exclure que des démonstrations rassemblant plus de manifestants puissent avoir lieu ce week-end.

L’accusation

Plus de 7.000 meurtres

« Plus de 7.000 prisonniers musulmans de Bosnie capturés aux environs de Srebrenica ont été exécutés sommairement du 13 juillet au 19 juillet 1995 » et Mladic en est « individuellement pénalement responsable » en ce qu’il a « donné des ordres, des instructions, pris des directives, assuré l’exécution de ces ordres » qui ont mené au génocide. Telles sont les phrases clés de l’acte d’accusation rédigé en octobre 2002 par le procureur du TPIY de l’époque, Mme Carla del Ponte. L’acte retient à charge du « chef de l’Etat-major principal » de l’armée serbe bosniaque les crimes de « génocide, complicité dans le génocide (la destruction partielle et délibérée du groupe national, ethnique, racial ou religieux des Musulmans de Bosnie), crime contre l’humanité, violation des lois ou coutume de la guerre ». Le détail de ces crimes s’étend sur des pages entières : « meurtres sur grande échelle, atteintes graves à l’intégrité physique et mentale, traitements cruels et inhumains, tortures, violences sexuelles, travail forcé, séquestration, prise d’otage (NDLR : notamment de 200 casques bleus à Pale), extermination, boucliers humains » . Les dernières pages donnent la nausée en comptant les corps : « 1.000 hommes dans un champ à Orahovac le 14 juillet 1995 », « environ 1.200 hommes dans un champ à la ferme militaire de Branjevo le 16 juillet », etc.

LALLEMAND,ALAIN;BERTINCHAMPS,PHILIPPE
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