« Ce voyage sera sans retour »

Yémen Saleh est hospitalisé en Arabie Saoudite et l’opposition crie déjà victoire

SCÈNES DE LIESSE, dimanche dans les rues de Sanaa : des soldats yéménites ralliés à l’insurrection sont portés en triomphe par la foule des opposants. © Hani Mohammed/ AP.

RÉCIT

SANAA

DE NOTRE CORRESPONDANT

Ils veulent y croire, les opposants d’Ali Abdallah Saleh, place du Changement à Sanaa. Depuis l’annonce du départ du chef de l’Etat pour l’Arabie Saoudite, où il devait recevoir un traitement médical, les protestataires n’en finissent plus de célébrer dans l’euphorie la naissance du « nouveau Yémen ».

Ils étaient plusieurs dizaines de milliers, ce dimanche matin, à converger vers le foyer de la contestation, dans le cœur de la capitale. Là, assis en tailleur à même le sol, ils déployaient de larges nappes de plastique pour partager un déjeuner collectif. La place du Changement, désertée par beaucoup de manifestants ces dernières semaines, reprenait soudainement vie. Pour eux, cela ne fait aucun doute : ce départ marque bel et bien un tournant majeur dans la révolution qui agite le pays depuis quatre mois.

Après l’attaque du palais présidentiel, vendredi après midi, la plus grande confusion entourait autant l’état de santé réel du chef de l’Etat que sa présence effective au Yémen. Au lendemain du tir d’obus sur la mosquée du palais présidentiel, Abu Bakr al-Qirbi, le ministre des Affaires étrangères, réunissait le corps diplomatique pour l’informer de la situation. Le ministre précisait que l’attaque avait touché les premières rangées des fidèles. Dont le président, des membres de son service de sécurité ainsi que plusieurs personnalités gouvernementales. Sept personnes y ont trouvé la mort. M. Qirbi confirmait aussi que le président souffrait de brûlures. « Des brûlures au visage », ajoutait une source diplomatique bien informée.

Tard dans la soirée de samedi, un avion médicalisé saoudien, arrivé à l’aéroport international de Sanaa avec à son bord plusieurs chirurgiens, transportait Ali Abdallah Saleh vers un hôpital militaire de Riyad. Deux autres avions ne tardaient pas à prendre la même direction pour évacuer des blessés de l’attaque du palais, mais aussi des proches du chef de l’Etat. A peine l’information commençait-elle à se répandre dans la capitale que retentissaient des tirs et des bombardements dans Hassabah. Voici quinze jours que le cheikh Sadek al Ahmar, leader de la puissante confédération tribale des Hashed, est assiégé dans ce quartier du nord de la capitale par les forces armées loyales au chef de l’Etat. De jour et de nuit, reclus dans son palais, le cheikh, qui a rejoint le camp des opposants, essuie des tirs très nourris à l’arme lourde. Ses hommes ont pris le contrôle d’un quartier en partie dévasté et déserté par ses habitants. Ils y ont investi plusieurs bâtiments officiels, dont le siège du Congrès populaire général, le parti au pouvoir, et le ministère de l’Intérieur.

Avant son départ pour l’Arabie voisine, le président Saleh avait pourtant lui-même endossé un cessez-le-feu, négocié par les Saoudiens, avec le clan Al Ahmar. Depuis, un calme précaire semblait revenu dans la capitale. Dans le respect de la Constitution, le vice-président Abd Rabbo Mansour Haddi assure désormais l’intérim. Selon son cabinet, le nouveau chef de l’Etat a reçu, dès samedi soir, un message de soutien du président américain, Barack Obama. Il s’est entretenu sans tarder avec les principaux dirigeants militaires du pays et les fils et neveux du président, qui sont à la tête des principaux services de sécurité.

Le président par intérim aurait aussi eu un entretien téléphonique avec le général Ali Mohsen, commandant de la première brigade des blindés qui assure la protection des manifestants de Sanaa. Les deux hommes auraient convenu de consolider une trêve.

Les opposants en sont désormais convaincus : « Ce voyage de Saleh pour l’Arabie saoudite sera sans retour. » Mais Tariq al Shami, l’un des porte-parole du Congrès populaire général, n’a pas tardé à avertir que « le président retournera à Sanaa d’ici quelques jours ». Nul ne sait si une transition du pouvoir vient réellement de s’engager au Yémen. Ni si un processus politique l’emportera sur les violences armées qui se sont étendues à une grande partie du territoire. Ce dimanche 5 juin, les révolutionnaires yéménites voulaient simplement savourer une première victoire.

TREGAN,FRANCOIS-XAVIER

CONTEXTE

Le problème

Violemment contesté depuis quatre mois, le président Ali Abdallah Saleh – au pouvoir depuis 33 ans – a quitté le pays samedi pour aller se faire soigner en Arabie Saoudite. Départ définitif ou simple intermède médical ?

L’enjeu

Pour les opposants, surtout les jeunes, ce développement marque un tournant majeur : dimanche, ils fêtaient « la chute du régime » à Sanaa. Mais un responsable saoudien a tempéré leur enthousiasme en évoquant, « deux semaines de convalescence » avant le retour de Saleh au Yémen.

A suivre

Au fil des semaines, le blocage politique s’est mué en affrontements tribaux. Aujourd’hui, deux options semblent s’offrir au pays : une transition démocratique « à la tunisienne » ou un basculement dans la guerre civile. Ce dernier scénario est le cauchemar des Occidentaux, qui avaient fait de Saleh un allié dans la lutte contre le terrorisme.

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