Semprun le combattant

© Sylvain Piraux

C’était il y a un peu plus d’un an. Un jour d’avril, s’excusant, via l’interphone, de ne pouvoir venir ouvrir la porte lui-même, Jorge Semprun nous accueille un peu fatigué mais disponible et l’œil vif, à son domicile parisien pour parler de son implication dans Les chemins de la mémoire, un documentaire digne, rigoureux, bouleversant et maintes fois récompensé de José-Luis Penafuerte, sur les fosses de la Guerre civile espagnole.

On savait le lien qui unissait Semprun au cinéma depuis les films de Costa-Gavras (L’aveu, Z, Section spéciale) et d’Alain Resnais (La guerre est finie, Stavisky) dont il avait été le scénariste. On savait aussi qu’outre une douzaine de scénarios qui portent sa signature, il avait réalisé en 1972 Les deux mémoires, un film au titre emblématique, réunissant une série d’interviews de combattants des deux camps de la Guerre d’Espagne.

On sent qu’une même conviction l’a animé pour participer en tant que témoin au documentaire belge qui rend compte du processus de reconnaissance des crimes de la dictature franquiste. Toujours ce souci viscéral, cette urgence à privilégier la mémoire.

Admiratif de l’homme, fasciné par son parcours, séduit par la profondeur de son écriture, la justesse de son regard et l’analyse de sa propre mémoire, le jeune cinéaste belge avait fait le déplacement jusqu’à Paris pour poursuivre le dialogue avec celui qu’il voyait comme un guide qui avait fait du goût de l’engagement l’un des piliers de son existence. Les présentations faites, Penafuerte s’en alla, nous laissant Semprun et moi à l’exercice de l’interview qui se transforma vite en conversation embrassant pleinement le XXe siècle dans ses paramètres les plus divers : cinéma, littérature, politique, gauche en perte de vitesse, impuissance européenne, la vie, les souvenirs, la société et ses démons.

Si je savais que je rencontrais un homme qui incarnait le XXe siècle européen, une grande voix qui avait toujours su questionner l’idéologie et en débattre, j’ai pu saisir en direct toute la noblesse, l’intelligence de cœur et d’esprit de l’homme, de l’écrivain, du résistant, du militant, de l’homme politique, du scénariste, de l’Européen convaincu qui assumait parfaitement la complexité de son identité plurielle, pratiquant avec la même aisance la langue de Voltaire et celle de Cervantès. M’imprégner de la richesse d’une vie qui en incluait dix et en valait cent. Écouter un témoin de notre temps qui avait connu la clandestinité comme la vie publique et le succès international, avait vécu l’exil prolongé et les camps, avait été en résistance contre le régime de Franco, avait dénoncé les crimes staliniens, avait été ami avec Montand et Signoret, notamment.

Comment ne pas être impressionnée par le parcours de cet homme à la chevelure blanche, né à Madrid en 1923 dans une famille de la haute bourgeoisie – son père était diplomate –, orphelin de mère à 7 ans, chassé d’Espagne par le franquisme à 13 ans, intégrant la résistance française, déporté à Buchenwald à 21 ans ? Il aurait pu s’offrir une vie confortable comme brillant professeur de philosophie à la Sorbonne mais préféra continuer le combat, participant activement à la reconstruction démocratique de son pays natal comme membre du parti communiste espagnol puis comme ministre de la Culture du gouvernement socialiste de Filipe Gonzalez entre 1988 et 1991.

Comment ne pas être admirative de cet écrivain qui pratiqua l’ amnésie volontaire et les douceurs de la vie avant de libérer sa plume pour explorer sans relâche les ressorts de l’âme humaine et traduire en une littérature concentrationnaire remarquable les pages les plus noires de l’Europe, de l’Espagne et de sa jeune vie. Il faut lire le témoignage bouleversant qu’est Le grand voyage tout comme L’écriture ou la vie et Adieu, vive ma clarté.

À 86 ans, grande figure intellectuelle et militante, Jorge Semprun restait un vrai esprit moderne, regardant de manière pertinente, avec distance et implication, l’évolution de la société. Au fil de notre discussion, je voyais les tourbillons de sa vie se lier physiquement, intellectuellement et intimement aux tumultes de l’histoire. Et une certitude s’imposa : l’homme qui était devant moi était de ceux qui sont nécessaires à l’humanité pour sortir les consciences de leur léthargie.

Mardi soir, Jorge Semprun s’est éteint paisiblement à son domicile parisien. Une grande voix s’est alors éteinte. Une de ses réflexions me hante depuis : « Les témoignages filmés peuvent être réutilisés, remontés différemment, voire instrumentalisés si on est de mauvaise foi. Le roman, par contre, ne peut pas bouger : ce qui est écrit est écrit. »

Je vais relire Semprun.

BRADFER,FABIENNE
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