La Syrie dérive vers la guerre civile

Monde arabe Les tragiques événements de Jisr al-Choughour font craindre le pire

Des dizaines de Syriens ont franchi la frontière turque ces derniers jours. Sur ce document, des soldats turcs se trouvent sur la ligne frontalière. Le Premier ministre turc a indiqué mercredi que son pays ne fermerait pas la frontière. © MUSTAFA OZER/AFP.

Une répression féroce. Comment qualifier autrement la somme des informations en provenance de Syrie ? L’épisode récent qui s’est déroulé ces derniers jours dans la ville de Jisr al-Choughour (50.000 habitants) atteste à la fois de la violence des événements, de la confusion qui règne autour de ceux-ci et des dangers de dérive qu’ils charrient.

Dimanche, des sources dans les milieux syriens des droits humains signalaient le décès par balles de 38 personnes. Le lendemain, la télévision officielle annonçait que 20 policiers avaient été tués « dans une embuscade » dans la même localité. Une demi-heure plus tard, la station doublait le chiffre. Une heure et demie plus tard, elle avançait le chiffre de 80 policiers tués « par des groupes armés ». Encore une heure plus tard, chiffre final : 120 policiers tués ! Une étrange multiplication des victimes avec des chiffres ronds, multiples de 20.

« Les groupes armés commettent un véritable massacre. Ils ont mutilé les cadavres et jeté d’autres dans le fleuve Oronte », commentait la chaîne officielle.

Bien que privés de correspondants locaux, les agences de presse tentaient néanmoins de grappiller des informations. Des coups de téléphone sur place apportaient rapidement d’autres sons de cloche. « Des tirs suivis d’une explosion ont été entendus dans le quartier général de la Sûreté militaire, apparemment à la suite d’une mutinerie », indiquait par exemple à l’AFP un militant. Une version confirmée sur Facebook par un collectif signant « des habitants de Jisr al-Choughour », impossible à vérifier.

Un autre correspondant local s’exprimant à l’Associated Press évoquait la défection d’un certain nombre de soldats « révoltés par le comportement des redoutées milices pro-gouvernementales, les shabiha, chargées de terroriser la population et d’attiser les tensions religieuses ». Un autre résident de la ville affirmait à la BBC en arabe que les cadavres de soldats avaient tous des projectiles dans le dos…

Mais des témoignages de première main allaient surgir… en Turquie, où arrivaient mardi et mercredi des centaines d’habitants fuyant la ville située à 20 km de la frontière. « Samedi, nous enterrions nos morts, racontait un homme à l’AFP. A la fin des enterrements, les forces de sécurité ont commencé à ouvrir le feu. On nous a tiré dessus depuis le bâtiment de la poste, on nous a tiré dessus de partout. J’ai vu beaucoup de cadavres, mais j’étais surtout occupé à me cacher. » Un autre fuyard ajoutait ces détails terrifiants : « Dimanche, des soldats sont venus et ont tiré sur les gens depuis des hélicoptères, ils mitraillaient au hasard. »

Ces événements, couplés à la répression générale depuis près de trois mois, poussent le politologue américain Joshua Landis, qui connaît très bien la Syrie pour y avoir séjourné souvent, à écrire sur son blog que « la Syrie glisse vers la guerre civile ».

Le régime, qui se fonde sur la secte alaouite (10 % de la population), contrôle l’essentiel des rouages de l’armée, mais la troupe est surtout composée de sunnites, majoritaires en Syrie. Les mutineries sont donc la hantise des autorités, qui n’hésiteraient pas à abattre sommairement ceux qui refusent d’exécuter les ordres.

Mais, si les soldats de base sont mal payés, mal nourris et maltraités, il n’en va pas de même pour l’élite militaire, la 4e division blindée et la garde républicaine, commandées par Maher el-Assad, le frère cadet réputé cruel du président Bachar. Ces corps d’élite affichent une loyauté sans faille au régime. Des détachements marcheraient sur Jisr al-Choughour.

Le correspondant de La Croix avait recueilli le témoignage édifiant de réfugiés parvenus à Beyrouth. Une femme de Talbisseh, ville aussi assiégée par l’armée, clôturait ainsi sa complainte : « Il n’y a plus rien à faire, ils sont devenus fous. »

LOOS,BAUDOUIN
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