Le Portugal paie ses faiblesses

Moody’s juge les titres portugais « spéculatifs »

Le rôle dans la crise des agences de notation est de plus en plus ouvertement critiqué © Armando Franca/AP

Détenir de la dette souveraine portugaise est désormais considéré par l’agence de notation Moody’s comme un investissement « spéculatif ». Mardi soir, Moody’s a annoncé qu’elle rétrogradait le « rating » portugais à long terme de quatre crans, de Ba2 à Baa1, l’assortissant d’une « perspective négative » (ce qui signifie qu’elle pourrait encore l’abaisser).

Catégorie spéculative. Pour un emprunteur, voir sa note de crédit abaissée se paie cash, puisque les investisseurs exigent naturellement une prime de risque plus élevée. S’agissant du Portugal, cet effet ne joue pas, même si les taux d’intérêt ont flambé : hier, le « dix ans » portugais frôlait les 12,5 %. Car le Portugal a reçu, en mai dernier, un prêt de 78 milliards d’euros de ses partenaires européens et du Fonds monétaire international (FMI), qui lui permet de ne pas devoir se financer sur les marchés. Mais passer dans la catégorie « spéculative » est une forme de déchéance que Lisbonne a mal pris, regrettant que Moody’s ne tienne pas compte des énormes efforts d’assainissement des finances publiques (et des énormes sacrifices exigés de la population portugaise).

Un « sale coup ». A Berlin, le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, s’est carrément fâché mercredi, déclarant qu’il fallait « briser l’oligopole des agences de notation » – le petit monde du rating est en effet dominé par trois firmes anglo-saxonnes, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch – et « limiter leur influence ». Car l’abaissement de la note portugaise tombe mal pour l’Union européenne et pour la zone euro, dont les ministres des Finances viennent de débloquer dimanche 12 milliards d’euros pour permettre à Athènes de faire face aux échéances de sa dette publique cet été, en attendant de mettre sur pied un deuxième plan de soutien pour la Grèce.

Les Bourses européennes ont accusé le coup, s’inscrivant (modérément) dans le rouge hier – alors que les valeurs bancaires plongeaient (lire ci-dessous).

Une décision motivée. Moody’s a justifié sa décision (1) par « le risque croissant que le Portugal ait besoin d’un deuxième plan d’aide avant de pouvoir retourner se financer sur les marchés » et (2) « une inquiétude accrue que le Portugal ne soit pas capable de réaliser ses objectifs de réduction du déficit public et de stabilisation de sa dette ». En échange du plan de soutien, Lisbonne s’est en effet engagé à mener une politique d’austérité très dure, afin de ramener le déficit budgétaire, qui atteignait 9,1 % du PIB en 2010, à 5,9 % cette année et à 3 % en 2013. Et à stabiliser sa dette publique, qui devrait dépasser les 100 % du PIB.

Une sanction justifiée ? De passage à Berlin, le ministre grec des Affaires étrangères, Stavros Lambrinidis, a lui aussi vivement critiqué la décision de Moody’s : « Cette dégradation n’est pas basée sur le fait que le Portugal ne fait pas son travail de réformes, mais sur l’hypothèse que le pays va à nouveau avoir besoin d’aide. Voyez-vous la folie de cette prophétie autoréalisatrice ? » Tandis que Wolfgang Schäuble affirmait « ne pas voir ce qui sous-tend » cette dégradation de la note portugaise. Malheureusement, il y a toute une flopée d’indicateurs qui soulignent l’extrême fragilité de l’économie portugaise – au-delà de la situation de ses finances publiques. Et qui conduisent à douter de la capacité du Portugal à rembourser sa dette.

Des faiblesses économiques… Depuis plus de dix ans, le Portugal enregistre, année après année, une croissance économique médiocre et un déficit extérieur très élevé (un déficit courant récurrent de… 10 % du PIB), qui témoigne à la fois d’un manque de compétitivité rendu manifeste depuis le début des années 2000 en raison de la concurrence des nouveaux Etats-membres d’Europe centrale et orientale ; et d’un endettement élevé (voire excessif) de l’ensemble des agents économiques (pas seulement l’État, mais aussi les ménages et les entreprises). De sorte que l’économie portugaise est lourdement endettée vis-à-vis de l’étranger : sa dette extérieure nette atteint 106 % du PIB.

… exacerbées par la crise. La Grèce avait maquillé ses comptes publics. En 2007, le déficit public portugais était limité à 3,1 % du PIB, alors que la dette publique était inférieure à 70 % du PIB. L’Espagne a connu une bulle immobilière ; pas le Portugal. A la différence de l’Irlande, le pays n’a pas connu de crise bancaire. Mais la crise financière de 2008 a révélé les faiblesses de l’économie portugaise. Et la cure d’austérité draconienne qui lui est imposée – budgétaire (pour assainir les finances publiques) et salariale (pour rétablir la compétitivité) – prive le Portugal de tout espoir d’un retour à un rythme de croissance plus élevé, mais pourrait aussi exacerber les déséquilibres financiers du secteur privé. Sans garantir une stabilisation, puis une décrue de l’endettement public. Perspective peu rassurante…

KBC, Dexia et ageas touchées

Les Bourses ont accusé le coup

A la Bourse de Lisbonne, l’annonce de la dégradation de la note du pays a provoqué une chute des cours : le PSI-20, l’indice-vedette de la place lisboète, a cédé 3,03 %, le secteur bancaire étant le plus fortement pénalisé. Sur les autres places européennes, l’impact était bien plus modéré. Tandis que Paris perdait 0,44 % ; et Francfort, 0,11 %, à Bruxelles, le BEL 20 affichait finalement un repli de 0,89 %, à 2.549,11 points.

Les bancaires décrochent

Toutefois, les actions bancaires et financières ont sensiblement accusé le choc. Ainsi, KBC perdait, en clôture, 4,27 %, à 26,37 euros. Dexia était un tout petit peu moins affectée, cédant 4,03 %, à 2,07 euros, tandis que l’action du holding d’assurances Ageas (l’ex-Fortis Holding) perdait, pour sa part, 4,55 %, à 1,74 euro.

Des trois, Dexia est la plus exposée au risque portugais : le groupe bancaire franco-belge détient 2,054 milliards de titres souverains portugais (mais l’exposition a été réduite de plus de 30 % en un an). Le groupe KBC, pour sa part, détient 300 millions de titres souverains portugais (et 300 millions de crédits et d’obligations d’entreprises portugaises). Enfin, Ageas a en portefeuille 600 millions d’euros d’obligations souveraines portugaises.

BERNS,DOMINIQUE
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