Sud-Soudan : Une naissance complexe

POUR LES SUDSOUDANAIS, l’heure est à la fête. © PAUL BANKS / EPA.

C’est la fête à Juba, la capitale du dernier-né des Etats, le Sud-Soudan. A Khartoum, l’ambiance est plus morose…

Il aura fallu près de 40 ans de guerre, deux millions de morts, 4 millions de réfugiés et un accord de paix signé en 2005 : le Sud-Soudan aura payé le prix du sang mais, ce samedi 9 juillet, il devient le 54e Etat africain. Fini le joug de Khartoum, les Soudanais du Sud sont désormais maîtres de leur destin. Un moment de joie, historique pour ce peuple qui a tant souffert, mais aussi une liste infinie de défis tous aussi urgents et difficiles à relever.

S’il y a des nuages noirs au-dessus du berceau, il y a aussi un grand nombre de parrains et marraines de bonne volonté, qui veulent aider cet Etat nouveau-né à grandir harmonieusement. Ses voisins d’abord : Ouganda, Kenya et Ethiopie, qui ont tout intérêt à compter avec un allié régional prospère : la construction presque ex nihilo de ce nouveau pays ne peut que stimuler leur propre croissance.

Il peut aussi compter sur ses alliés occidentaux, Union européenne et Etats-Unis, qui se sont engagés à soutenir ce nouveau pays. La Chine aussi, qui tout en restant le meilleur ami de Khartoum, joue sur les deux tableaux.

Reste le Soudan et surtout les maîtres de Khartoum, champions des belles déclarations pacifiques alors qu’ils mènent en même temps des conflits meurtriers dans les zones frontalières du Sud.

Mais Khartoum et Juba sont condamnés à s’entendre sur un point essentiel : la gestion de la manne pétrolière. 75 % des réserves pétrolières de l’ancien géant africain aujourd’hui coupé en deux sont au Sud, mais les installations pour acheminer et exporter ce pétrole sont au Nord. Une interdépendance pour l’instant inextricable.

Une sécession qui va coûter cher au Soudan de Béchir

Khartoum. Buildings modernes, autoroutes à huit voies, vieux quartiers préservés, élégantes mosquées : la capitale du Soudan a plutôt belle allure. Une prospérité due à plusieurs décennies de manne pétrolière, mais aussi des règles de vie très strictes, découlant de la charia. Même les narguilés, cette source de plaisir social, ont été déclarés hors la loi, l’année dernière.

Mais ce 9 juillet, Khartoum n’est pas à la fête. Même si elle fait bonne figure et salue officiellement la naissance du Sud-Soudan qu’elle a été une des premières à reconnaître, la capitale du Soudan sait qu’elle a énormément à perdre dans cette aventure. « La situation économique dans le Nord est désastreuse, détaille Fouad Hikmat, expert de l’International Crisis Group. Le Soudan va perdre 37 % de ses revenus après l’indépendance du Sud, or la dette publique s’élève à 38 milliards de dollars, l’inflation est galopante et les sanctions américaines pèsent lourd. Khartoum et Juba n’ont toujours pas réussi à se mettre d’accord sur la répartition des revenus du pétrole. Mais le Nord, dont 90 % des devises viennent du secteur pétrolier, n’a pas de plan B. La population est confrontée à des hausses de prix, et beaucoup d’entreprises sont en difficulté. »

Le président soudanais Omar-el-Béchir est un des invités principaux des festivités d’indépendance organisées ce week-end à Juba, la nouvelle capitale du Sud-Soudan. Il ne manque jamais une occasion, comme il l’a encore fait jeudi dernier, de « féliciter nos frères pour leur nouvel Etat, et renouveler notre engagement à les aider parce que nous voulons un Etat stable et sûr au sud ».

Mais, dans le même temps, le gouvernement de Khartoum a lancé plusieurs offensives à la frontière entre Nord et Sud. Fin mai, les troupes de Khartoum ont envahi et dévasté Abyei, un petit territoire riche en pétrole que Khartoum et Juba se disputent. Un référendum aurait dû y être organisé en janvier, parallèlement à celui qui, au Sud, a réclamé par plus de 98 % l’indépendance, mais il n’a pu avoir lieu. Abyei devait décider s’il voulait se lier à Khartoum ou à Juba. Khartoum a tranché par la force.

Persécutions ethniques

Et début juin, l’armée soudanaise a attaqué Kadougli, une localité de l’Etat du Sud-Kordofan faisant pourtant partie du Soudan. Mais dans cette région, la population Nuba avait, pendant la guerre, choisi le camp du Sud : Khartoum a justifié cette offensive en prétendant agir contre des groupes rebelles. Mais plusieurs organisations humanitaires ont dénoncé des persécutions purement ethniques, des familles Nuba étant bombardées et forcées de se réfugier dans des grottes.

Cette offensive a-t-elle pour but de prouver la détermination de Khartoum face à tout mouvement rebelle ? Certains analystes estiment en effet que, après avoir perdu, avec le Sud-Soudan, un tiers de son territoire, le Soudan pourrait éclater : d’autres régions périphériques pourraient en profiter. Ces offensives mettent en tout cas à mal les efforts de Béchir pour se refaire une image positive. Alors qu’il est toujours inculpé par la Cour pénale internationale pour les crimes commis au Darfour, il estimait que son côté fair-play vis-à-vis du Sud-Soudan lui vaudrait bien d’être retiré de la liste noire américaine des Etats parrains du terrorisme. Ce n’est pas encore le cas…

Les mille défis impossibles du nouveau Sud-Soudan

Juba. Ce samedi, cette petite ville qui ne cesse de grandir en toute anarchie est le centre du monde : elle devient en effet la capitale d’un nouvel Etat indépendant, le Sud-Soudan. Depuis plusieurs jours, l’excitation ne cesse de croître dans ce que beaucoup appellent « le plus gros village au monde ». Car Juba n’a guère l’allure d’une capitale. Elle ressemble plus à une ville du far west à l’époque de la ruée vers l’or, version africaine. Un certain nombre de bâtiments en dur, certes, mais beaucoup de huttes ou de cabanes de bois ou de tôle, et des containers transformés en chambres d’hôtel, louées à 200 dollars la nuit.

Il y a six ans, Juba comptait 200.000 habitants. On en serait aujourd’hui à un million. Une foule bigarrée se presse dans les rues poussiéreuses : Sud-Soudanais revenus de leur exil à Khartoum ou ailleurs en Afrique, jeunes Ougandais ou Kenyans qui viennent tenter leur chance dans ce nouvel eldorado. Car le Sud-Soudan ne produit pratiquement rien pour l’instant, alors tout est importé des pays voisins. Des commerçants avisés peuvent s’enrichir en quelques mois.

Et puis il y a la foule des coopérants, diplomates et autres conseillers occidentaux qui circulent en 4×4 et essaient d’aider les nouveaux dirigeants de la République du Sud-Soudan à construire une société démocratique, juste et efficace. Un sacré chantier.

Un demi-dollar par jour

Car le dernier-né des Etats aligne les pires performances en matière de développement : un enfant sur 10 meurt avant d’avoir un an, moins d’1 % des petites filles achèvent l’école primaire, 75 % de la population n’a pas accès à des soins de santé de base, 90 % de la population survit avec un demi-dollar par jour, etc.

« Le plus difficile pour les autorités, ça va être de répondre aux immenses attentes de la population, explique Fouad Hikmat, spécialiste du Sud-Soudan à l’International Crisis Group. Tout est à faire : il faut utiliser au mieux les revenus du pétrole pour stimuler le lancement d’une agriculture, il faut une force de police efficace, lancer des services sociaux, instaurer l’Etat de droit, lutter contre la corruption. Le nouveau gouvernement doit construire les fondations de ce nouvel Etat. Si ces piliers sont stables, il sera possible, avec l’aide de partenaires, de construire un nouvel Etat. Mais l’équipe au pouvoir est largement composée d’anciens combattants du mouvement rebelle dont est issu le parti dominant, le Mouvement populaire de libération du Soudan. Or combattre les armes à la main et gérer un pays, ce n’est évidemment pas la même chose. »

De plus, les habitants du Sud-Soudan n’appartiennent pas tous au même groupe ethnique. Or le pouvoir est actuellement aux mains des Dinkas, qui formaient l’essentiel des troupes de la rébellion. « Il y a déjà des jalousies et des conflits entre sous-clans dinkas, explique un responsable d’une ONG. Et les autres ethnies ne se sentent pas assez incluses dans la nouvelle équipe. De plus, l’armée issue de la rébellion n’est pas très solide : régulièrement, un certain nombre de combattants la quittent pour se transformer en milices, régler à leur façon un problème local. Y compris en plein cœur du Sud-Soudan, il y a encore souvent des affrontements locaux qui font des victimes civiles. Les Sud-Soudanais étaient unis face à Khartoum, l’ennemi commun, le seront-ils encore ensuite ? »

La communauté internationale est bien consciente de ces problèmes : vendredi le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé de créer une Mission au Sud-Soudan dotée de 7.000 soldats, 900 civils et des experts pour contribuer à la construction du pays et à la sécurité.

Diplomatie

La France a décidé de sortir le grand jeu pour l’indépendance du Sud-Soudan : le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé himself était attendu ce samedi à Juba, tandis qu’un ambassadeur devait être désigné ce même jour, déjà sur place depuis un an et demi comme consul de France.

La Belgique a décidé de jouer plus modestement : il n’y aura pas d’ambassadeur envoyé en poste à Juba. Il n’y en a d’ailleurs pas à Khartoum : c’est l’ambassade du Caire qui s’occupe du Soudan. Mais c’est l’ambassade de Kampala, en Ouganda, qui s’occupera du Sud-Soudan. Sauf en ce samedi de fête : c’est l’ambassadeur belge en Ethiopie et auprès de l’Union africaine qui devait représenter notre royaume lors des festivités d’indépendance.

Ensuite, il n’est pas prévu d’envoyer un consul à Juba, ni même d’y désigner un consul honoraire : il n’y a pas assez de Belges présents dans cette région. (V.K.)

KIESEL,VERONIQUE
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