Le mal grec contamine l’Italie et l’Europe

Déjà, vendredi, on sentait l’odeur de la poudre. Mais la canonnade a réellement commencé ce lundi. Les marchés financiers ont tiré à boulets rouges contre l’Italie et n’ont pas épargné les autres pays les plus fragiles de la zone euro.

Sur les marchés obligataires, les investisseurs demandent de plus en plus cher pour prêter de l’argent à ces pays. Les taux italiens à 10 ans ont atteint 5,54 % ce lundi, soit le niveau le plus élevé depuis la création de l’euro.

Ce n’est rien comparé aux taux grecs (17 %), portugais (13,3 %) ou irlandais (13,3 %), mais c’est déjà suffisant pour mettre à mal les finances italiennes. Car la dette du pays, qui s’élève à 1.600 milliards d’euros, est autrement plus importante.

Les taux belges ont mieux résisté (notre taux à 10 ans affichait 4,29 %), mais l’écart entre taux belges et allemands sur 10 ans a atteint lui aussi un record, dépassant 1,6 %

La menace d’un défaut de paiement d’un pays de la zone euro fait surgir à nouveau le spectre de Lehman Brothers, qui a failli asphyxier le système financier mondial à la fin 2008.

Du coup, sur les marchés boursiers, on a connu un « lundi noir » un peu partout, avec près de 4 % de baisse à Milan, 2,7 % à Paris, 2,6 % à Bruxelles…

Et les valeurs financières ont été matraquées. Chez nous, Ageas, KBC et Dexia ont cédé respectivement 9,4 %, 6,9 et 8 %. Toutes trois sont exposées à l’Italie : Dexia (qui a une filiale commune avec Crediop) à hauteur de 14,9 milliards d’euros, KBC de 6,2 milliards et Ageas de 3,6 milliards. « Si l’Italie devait être déclarée en défaut de paiement, Lehman Brothers, à côté, serait de la petite bière », observe un acteur de marché.

1. D’où vient la crise ?

L’origine du mal, c’est une fois encore la crise des subprimes qui a failli étrangler le système bancaire mondial à l’automne 2008. Pour sauver le système, les Etats ont dû injecter de l’argent, dans les banques et dans l’économie. Ce qui n’a pas empêché les principaux pays industrialisés d’encaisser la pire crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec pour résultat des États surendettés, accusant une chute de leurs recettes fiscales. Et les pays qui avaient déjà avant la crise une dette importante et une économie peu compétitive ou très risquée (comme l’Irlande trop dépendante de ses banques ou l’Espagne trop liée à son immobilier) ont commencé à tourner de l’œil. La Grèce d’abord, puis l’Irlande, le Portugal…

Mais la nervosité a gagné en intensité ces derniers jours. Car il est apparu que la Grèce aura besoin d’un deuxième paquet d’aide de 110 milliards d’euros pour s’en sortir et que cet effort devrait impliquer cette fois les banquiers et les assureurs privés. Et les agences de notation ont mis de l’huile sur le feu : Standard and Poor’s en menaçant de mettre la Grèce en défaut de paiement, puis Moody’s en dégradant la note du Portugal au niveau des « obligations pourries ».

2. Pourquoi l’Italie aujourd’hui ?

« Aujourd’hui, c’est fait, la zone est contaminée », note Alexandre De Groote (Petercam Institutional Bonds). Et si l’Italie est la principale touchée, c’est d’abord parce que c’est le pays européen qui après la Grèce présente la dette la plus élevée : selon l’OCDE, 129 % de son PIB (c’est-à-dire l’ensemble des richesses produites par le pays pendant un an).

Un tel fardeau serait économiquement soutenable si l’économie italienne marchait du feu de Dieu, mais ce n’est pas le cas. Au premier trimestre, l’Italie n’a enregistré qu’un petit 0,1 % de croissance. La dette italienne devrait donc encore croître à l’avenir.

La situation politique italienne n’a en rien arrangé les choses : le plan d’austérité de 40 milliards d’euros d’ici à 2014 présenté la semaine dernière par le gouvernement italien a été moyennement pris au sérieux : une bonne partie des mesures les plus dures sont programmées… après les législatives de 2013 – fort improbable qu’elles soient réalisées. Et la position du ministre des Finances Giuliano Tremonti, éclaboussé par un scandale financier et tancé par son Premier ministre Berlusconi, grève aussi la crédibilité du pays. Au point que ce lundi, la chancelière Angela Merkel a appelé en direct le chef du gouvernement italien pour lui demander que le plan d’économie soit adopté « sans tarder ».

3. La zone euro risque-t-elle l’éclatement ?

Aujourd’hui, tout le monde semble d’avis que la Grèce ne pourra pas échapper à un défaut de paiement. « On comprend enfin, après un an, que cela ne sert à rien de prêter de l’argent à un pays incapable de supporter une dette trop lourde », observe Alexandre De Groote. Mais cela signifie-t-il la fin de la zone euro ? « Un défaut de paiement grec est déjà intégré dans le marché. Le futur de la zone euro dépend de la volonté politique, répond Bruno Colmant, prof à la Vlerick School et à l’UCL, et directeur financier d’Ageas. Il n’y a pas, aujourd’hui, de risque de désintégration pour autant que l’on trouve une solution sur la Grèce (défaut de paiement, rééchelonnement de la dette…) L’erreur initiale fut d’avoir voulu discipliner l’économie par la politique. On a voulu harmonisé trop loin géographiquement, trop vite. On a fait le choix d’une économie de marché qui supposait une fluidité complète du capital et du travail. » Or cette fluidité du travail n’a pas eu lieu. « L’erreur, continue Bruno Colmant, a été, aussi, de faire l’euro avec des Etats aussi endettés sans prévoir de système d’intégration fiscale. Aujourd’hui, au lieu d’avoir une solidarité fiscale et budgétaire entre les pays

européens, on fait porter le poids de la charge par la Banque centrale européenne, en l’obligeant à prendre en pension des obligations grecques ou portugaises, en échange de liquidités. »

Sans volonté politique claire, « un éclatement de la zone euro a 5 à 10 % de probabilité de se produire à l’avenir », juge le professeur.

THOMAS,PIERRE-HENRI
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