Une perte pour Kaboul, l’Otan et les trafiquants

Afghanistan Ahmed Wali Karzaï a été assassiné

Ahmed Wali Karzaï était explicitement épinglé par le renseignement ONU comme un baron du trafic d’héroïne. © SHIAB/ EPA.

Ahmed Wali Karzaï était explicitement épinglé par le renseignement ONU comme un baron du trafic d’héroïne. © SHIAB/ EPA.

Bien que nous devions traiter avec Ahmed Wali Karzaï en sa qualité de chef du conseil provincial, il est largement considéré comme un corrompu et un trafiquant de drogue. » Voilà exposé sans détour, dans un câble diplomatique US daté du 3 octobre 2009, le profil ambivalent de l’homme qui a été assassiné ce mardi en fin de matinée dans sa résidence de Kandahar par l’un de ses propres gardes de sécurité : demi-frère du président Hamid Karzaï, Ahmed Wali Karzaï était l’homme fort de la province de Kandahar, son « gouverneur de facto » (dixit Harper’s Magazine de ce mois de juin) et un maillon indispensable dans la chaîne des chefs de guerre qui assurent la sécurité des grands-routes du sud afghan. Karzaï était d’ailleurs lié à une société controversée de protection, Watan Risk Management, dont le rôle confinait au racket.

Mais selon les renseignements tant américain qu’onusien, « AWK » était aussi, au côté de l’ex-ministre et gouverneur de Nimroz Karim Barahowie, l’un des cerveaux du trafic d’héroïne à destination de Zahedan (Iran) et de l’Europe. Leurs trafics étaient rendus possibles par la collusion des dirigeants de la police des frontières et de la police des routes, et avec le concours de tribus pachtounes et baloutches (1).

Selon l’agence afghane Pajhwok, Ahmed Wali Karzai a été surpris ce mardi dans sa résidence par l’un de ses chefs de sécurité, Sardar Mohammad, au service de Karzaï depuis sept ans. L’assassin, qui serait par ailleurs un « cousin » de la victime, était chargé de la sécurité d’un des secteurs de la ville ; il était d’évidence un homme de confiance et a été admis dans le bureau de Karzaï sans être désarmé. Sardar Mohammad a donc eu toute facilité pour tirer deux balles, l’une dans la tête, l’autre dans la poitrine de la victime. Aux coups de feu, la garde rapprochée est entrée à son tour et a abattu l’agresseur.

Les talibans ont rapidement – et de manière crédible – revendiqué l’attentat, dont l’importance est à la fois morale et politique. L’impact moral ne doit pas être sous-estimé : en moins de six semaines, les insurgés sont parvenus à liquider les deux figures du régime Karzaï qui étaient, de manière notoire, les plus proches du trafic d’héroïne.

Pour rappel, le 28 mai dernier à Taloqan (Nord), un attentat avait coûté la vie au général Mohamed Daud Daud, chef des polices du Nord et ancien ministre adjoint de l’Intérieur chargé de la lutte contre les stupéfiants. Depuis plus de cinq ans, Daud Daud était connu par les Nations unies pour ses trafics d’opiacés et figurait d’ailleurs – au côté d’Ahmed Wali Karzaï – sur une liste élaborée par l’agence antidrogue américaine (DEA) répertoriant les 14 patrons afghans de l’héroïne. En 2006, une enquête du magazine allemand Stern avait révélé que Daud Daud (principal baron du nord) et Ahmed Wali Karzaï (principal baron du sud) étaient parvenus à négocier avec Washington un retrait de leurs noms de cette liste. En réponse, Ahmed Wali Karzaï se vantait d’avoir obtenu de la DEA une déclaration – pro forma et vide de sens – dans laquelle la DEA déclarait ne « pas pouvoir confirmer » d’enquête judiciaire en cours contre l’intéressé.

En éliminant physiquement les deux politiciens controversés, les talibans ont eu l’occasion de montrer qu’ils n’adoptaient pas la même élasticité morale que leur principal ennemi (même si les talibans sont eux-mêmes impliqués depuis 1997 dans la couverture du trafic d’héroïne).

Mais le gain taliban est également politique. Capitale historique des talibans, Kandahar est la ville dont le contrôle assure la domination du sud, et conforte (ou menace, selon le scénario) la capitale Kaboul. C’est pour s’assurer une main ferme sur ce bastion que le général US Stanley McChrystal avait, début 2009, renoncé à soumettre le sud et le sud-ouest, concentrant les forces américaines sur Kandahar.

Or en termes de sécurité, rien ne se fait à Kandahar sans l’appui d’Ahmed Wali Karzaï et ses relais tribaux. L’importance du défunt dans les cercles de pouvoir traditionnels (shura de villages et districts) était telle que le président Hamid Karzaï lui-même jugeait qu’il aurait été contre-productif de désigner son demi-frère comme gouverneur officiel – même si l’intéressé, lui, menait une campagne en ce sens : selon le président, le titre de gouverneur aurait diminué le prestige effectif de son demi-frère. C’est dire l’importance que cette perte aura pour le régime. Et pour l’Otan.

(1) Mardi dernier, dans la série « Les maîtres de l’héroïne », notre journal détaillait le rôle d’Ahmed Wali Karzaï.

contexte

Le problème

Les renforts militaires américains dépêchés depuis 2009 en Afghanistan (le « surge ») avaient pour objectif d’assurer un contrôle sécuritaire en profondeur du sud avant un retrait programmé pour 2014. L’Otan a renoncé à contrôler le sud et s’est focalisé sur Kandahar, forte du soutien local d’Ahmed W. Karzaï. Or AWK meurt, alors que ni le sud ni Kandahar ne sont stabilisés. Et les troupes Otan commencent leur retrait.

L’enjeu

Qui tient Kandahar tient le sud : cette ville a le seul aéroport international du sud, elle contrôle par ailleurs la seule route terrestre qui relie le sud à l’étranger. Et elle est un symbole taliban : elle était leur capitale.

A suivre

Armée afghane, police et milices vont-elles conserver le contrôle de la ville, ou les talibans vont-ils (au moins) la déstabiliser ?

LALLEMAND,ALAIN
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