La crise expliquée aux Martiens

Que s’est-il passé en Belgique depuis le 13 juin 2010 ? Pour les distraits, les grands voyageurs et les Martiens, voici, le résumé des événements.

Que s’est-il passé en Belgique depuis les élections de 2010 ? Rigoureusement rien, répondent les cyniques.

En termes de résultat, c’est relativement exact. Depuis la victoire écrasante de la N-VA, le pays tourne passablement en rond. Mais, tout de même, on avance et on commence à engranger des résultats.

Jeudi soir, au 404e jour de crise, les huit partis pressentis pour réformer l’Etat et fonder une coalition gouvernementale ont décidé… d’entamer des négociations.

On avance… Non ?

L’élection

© PIERRE-YVES THIENPONT / LE SOIR

Le 13 juin 2010, vous avez glissé votre bulletin dans l’urne. Ensuite, pour des raisons professionnelles/personnelles/qui ne nous regardent pas, vous avez décampé. Loin. Vous avez fui la planète. Vous avez pris la nationalité martienne. Et là, vous vous demandez : qu’est-ce qui s’est passé en mon pays depuis mon départ ?

Voilà ce qui s’est passé… Le 13 juin, pour nous résumer, la Belgique a voté (un peu) n’importe comment. Fidèle à ses habitudes, le sud du pays a voté pour la gauche (le PS). Le nord du pays, lui, a voté pour la droite nationaliste (la N-VA). On s’y attendait un peu, au succès de la N-VA. Mais là, c’est la déferlante. Elle emporte 27 sièges sur 150 à la Chambre. C’est la première fois qu’un parti indépendantiste domine le paysage politique flamand. Certes, amicalement, Bart De Wever signale qu’il ne souhaite pas l’indépendance immédiate de la Flandre mais qu’il exige, dans un premier temps, une Flandre beaucoup plus indépendante. Assez vague, le propos fait peur quand même. Et le 13 juin 2010 au soir, il n’y a vraiment que les nationalistes flamands à faire la fête. La Belgique, elle, elle tremble.

Informateur

© DIRK WAEM/Belga

Que faire ?

Bart De Wever a gagné les élections.

Avec un enthousiasme que l’on devine compté, le Roi, le 17 juin 2010, le nomme informateur. Dans les coins, ça ricane – le nationaliste en mission pour le Palais, c’est un peu comme si Louis XVI avait confié son portefeuille à Robespierre. Mais l’affaire se passe assez bien. On découvre que De Wever est un monsieur poli, à l’écoute, pas brutal pour un sou. En réalité, le leader nationaliste joue son rôle, ni plus ni moins – il s’informe, se tait, écoute. Mais l’homme est ordinairement si menaçant que quand il se tait, on se met à le trouver agréable. L’optimisme est même de rigueur. On se dit : sous peine de décevoir son électorat, De Wever a intérêt à s’accorder, à montrer qu’il est capable de composer.

On rêve un peu.

De Wever reçoit, consulte et s’informe pendant trois semaines. À la fin de sa mission, il dit : « Les convergences sont là… » Il remet son tablier au Roi.

Et on continue à rêver.

Préformateur

© PETER DECONINCK/Belga

Que faire, ensuite ?

Conformément à l’usage (et l’arithmétique), le Roi appelle à lui l’autre vainqueur des élections. Le 8 juillet 2010, il charge Elio Di Rupo d’une mission de… préformation.

Les mines se froissent. Préformateur, ce n’est pas formateur. L’affaire ne serait donc pas aussi mûre que ça. Mais le préformateur y croit, lui – il pense possible de ficeler un accord institutionnel historique. Le président du PS y passe l’été. Il rédige les bases d’une proposition d’accord, susceptible de coaliser les socialistes, les centristes, les verts et la N-VA.

L’optimisme reste élevé. Mais tout à trac, au mois d’août, la N-VA et le CD&V inventent qu’il faut aussi revoir la loi de financement des Communautés et Régions – sinon, pas un balle pour la Région de Bruxelles-l’Asphyxiée.

Ce troc est jugé parfaitement infâme du côté francophone.

Et l’affaire chavire.

Le 3 septembre, Elio Di Rupo remet ses rêves au vestiaire – et son tablier au Roi.

Médiateurs

© BENOIT DOPPAGNE/Belga

Que faire, misère ?

Le Roi utilise une vieille recette, dont l’inutilité avait été largement démontrée en 2007 – c’est assez dire que Sire, à ce stade, est déjà sacrément embarrassé. La recette : il nomme deux médiateurs (les présidents de la Chambre et du Sénat, André Flahaut et Danny Pieters) et les somme de reconnecter les fils.

L’épisode ne mène à rien. Le climat, même, s’enflamme un brin. À l’époque, on apprend en effet que Bart De Wever a (discrètement ?) déjeuné avec les libéraux – jusque-là hors jeu. Tout le monde reste plus ou moins poli mais ça, c’est un peu comme si la fille en blanc, futur beau-papa et la famille se morfondaient devant l’église tandis que monsieur butine dans d’autres jardins. Ce n’est pas encore l’adultère mais c’est déjà une haute trahison.

Au début octobre, les conciliateurs remettent leur tablier au Roi.

Clarificateur

© ERIC LALMAND/Belga

Que faire nom de nom ?

Le Roi a essayé Bart De Wever. Il a essayé Elio Di Rupo. Il fait revenir le balancier côté N-VA.

Le 8 octobre 2010, il charge le chef nationaliste d’une nouvelle mission. D’une vraie mission cette fois (informateur, c’est classiquement un boulot très formel, d’écoute, de temporisation). Là, Bart De Wever doit prendre l’initiative. Et il la prend : il rédige une proposition institutionnelle.

Le verdict francophone tombe comme une lame : c’est imbuvable (avec sa nouvelle loi de financement, le patron de la N-VA se propose ingénument de plumer le fédéral, la Wallonie et Bruxelles, ce qu’un gamin de primaire aurait pu calculer avec ses doigts).

Un peu gros.

Bart De Wever remet son tablier au Roi.

Conciliateur

© BENOIT DOPPAGNE/Belga

Que faire, sacré nom de nom ?

Le 21 octobre 2010, le Roi ouvre le jeu et tend une perche au mutant de la classe : Johan-Génie Vande Lanotte.

Le calcul : il est socialiste (et ça peut donc coller avec Elio Di Rupo) et il est flamand (et ça peut sans doute calmer les partis néerlandophones).

La médiane parfaite !

Le bougre est malin et bosseur. Il effectue la plus longue mission pour le Palais (99 jours).

Il pond une nouvelle ébauche d’accord.

Le verdict flamand tombe comme une lame : pas assez flamand, décrètent en gros le CD&V et la N-VA.

Le génie remet son tablier au Roi.

Informateur

© ERIC LALMAND

Que faire, à la longue ?

Le 2 février 2011, le Roi ouvre à nouveau le jeu. Après avoir essayé Bart De Wever (2 fois) et deux socialistes (Elio Di Rupo et Johan Vande Lanotte), il tente le coup avec Didier Reynders (à l’époque, il est toujours président du MR), indirectement tenu à l’écart par l’échec électoral du VLD.

L’idée : si Bart De Wever sèche avec les socialistes (on tourne en rond depuis juin 2010, après tout…), ça pourrait le faire avec les libéraux, avec qui la N-VA devrait (au moins) s’entendre sur le terrain socio-économique.

Reynders reçoit, consulte et sonde, comme tout informateur. Il décrète en substance que l’affaire est jouable. Et il remet son tablier au Roi.

Négociateur

© ERIC LALMAND/Belga

Que faire, à la fin ?

Idée géniale : si ça coince avec les socialistes, et si ça coince avec la N-VA, pourquoi ne pas tenter le coup avec le CD&V ? Depuis le scrutin, les démocrates chrétiens boudent (ils se sont fait ratiboiser) et ils estiment que c’est aux vainqueurs des élections à prendre la barre. Le calcul du Roi : depuis le 10 juin, le CD&V se planque derrière la N-VA et contribue à l’enlisement en singeant les nationalistes ; en le mouillant, on va peut-être le décrisper et lui faire entrevoir l’intérêt de se désolidariser de cette N-VA avec qui le CD&V, au fond, a reconstitué un cartel qui ne dit pas son nom.

Le 2 mars 2011, le Roi nomme Wouter Beke négociateur. Le président du CD&V se met à la tâche et entreprend singulièrement de régler (à sa manière, of course…) le dossier de la scission de l’arrondissement BHV. C’est le (seul) petit œuf qu’il va réussir à pondre mais il va s’y accrocher avec un attachement tout maternel – genre tenace-tenace.

Beke en reste là et il remet son tablier au Roi.

Formateur

© BENOIT DOPPAGNE/Belga

Que faire, @# ! ç& !?

Le Roi en revient à ses schémas initiaux : impliquer les vainqueurs du scrutin. Il a essayé deux fois Bart De Wever, une fois Elio Di Rupo.

Le 16 mai, il nomme le chef du PS formateur.

Cette seule désignation fait souffler un peu d’optimisme : si le Roi met en selle un formateur, c’est qu’il y a quelque chose à former.

EDR pond une proposition (institutionnelle/socio-économique) qu’il diffuse le 4 juillet. Il la soumet à neuf partis (centristes, libéraux, socialistes, verts + N-VA) et leur demande s’ils acceptent de négocier. Sept partis disent oui. La N-VA dit non. Et le CD&V répond qu’il refuse de négocier sans la N-VA. On tente de ramener le CD&V à la raison. En fait, Beke juge la page BHV de Di Rupo décevante (trop de compensations aux francophones, qu’il dit) et veut que le petit œuf qu’il avait pondu au printemps se retrouve sur la table – sans ça, pas de négociation. La palabre dure deux semaines. Le 21 juillet, après des jours d’hésitation, le CD&V signale qu’il accepte de négocier.

PIERRE BOUILLON
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