Le peintre de la chair exhibée

Arts plastiques Lucian Freud est mort à 88 ans

Lucian Freud était le petit-fils de Sigmund, le fondateur de la psychanalyse. Le peintre avait beau proclamer qu’il n’avait aucune affinité avec la psychologie des profondeurs de son savant de grand-père, cette ascendance n’est peut-être pas étrangère à ses qualités extraordinaires de portraitiste. Mais, on le voit dans le portrait de Kate Moss ci-contre, ses portraits ne sont pas habituels.

Ce qui l’intéresse, Freud, c’est le corps lui-même. C’est la chair qu’il exhibe dans toute sa nudité, dans toute sa vérité de sang et de muscles. Il la peint de façon abrupte, heurtée, dans une lumière crue. Il l’exhibe, sans pudeur, sans éluder les parties génitales et les défauts physiques, les mutations de la peau dues à l’âge, les affaissements et les mollesses. Il appuie les traits d’un pinceau large, dur, ou d’un couteau féroce parfois, sans complaisance en tout cas.

Il faut voir Benefits Supervisor Sleeping, la toile de 1995 qui, vendue chez Christie’s en 2008, atteint 23,3 millions d’euros, un record pour un peintre vivant. Son modèle, Sue Tilley, surnommée Big Sue en raison de son obésité, étale ses chairs nues et boursouflées, vautrée dans un canapé un peu étroit. C’est à la fois grotesque et exubérant, terriblement morbide et incroyablement humain.

Ce réalisme cruel, Freud ne l’applique pas qu’aux autres. Il se peint lui aussi et, de la même façon, le trait est acéré. Son dernier Auportrait le représente nu, les pieds dans des godillots non lacés, la palette dans la main gauche, le couteau de peintre dans la droite, dans le vide de son atelier.

Lucian Freud est un peintre d’atelier. Il ne l’a quasiment jamais quitté. Lui qui n’était pas pauvre n’a jamais abandonné sa vieille maison de Notting Hill, à Londres, où il avait établi son atelier. Son inspiration, ce sont ses proches, sa famille, ses amis. Les plantes qui ornent sa maison, feuilles vertes et brunes mêlées, comme la mort et la vie.

C’est d’ailleurs le sens même de l’art de Lucian Freud. Sa peinture n’est ni jolie ni porteuse de message : elle est simplement naturelle, elle est objective, elle offre aux corps leur vérité. Elle dérange, bien sûr. Le magazine Beaux-Arts parlait, l’année passée, lors de la rétrospective Freud au Centre Pompidou, de « peinture de la bidoche ». C’est réducteur. Car ces nus suscitent des questions qui vont bien au delà du mouvement de répulsion/attraction des chairs offertes. Ils ne sont jamais exempts de mystère, sinon d’angoisse. A quoi peut bien penser Kate Moss dans ce tableau ? Pourquoi cette star glamour s’exhibe-t-elle de façon si impudique ?

A une époque où la peinture se résume le plus souvent à des traces, à des suggestions, à des gestes furtifs, l’art de Freud est réjouissant. Et ses personnages d’une brutale mais vigoureuse beauté.

« Freud est considéré comme un des plus importants peintres du XXe et XXIe siècles, dit Brett Gorvy, de chez Christie’s. Il a conservé son approche figurative même quand c’était extrêmement impopulaire, quand l’abstraction était le concept dominant. Il vivait et respirait son art. Ses journées étaient très réglées, avec trois principales séances par jour, et parfois la nuit. Il s’astreignait tous les jours à ce régime très strict. Il était conscient de sa propre mortalité et savait que le temps était très précieux. »

Sa mort est arrivée pendant la nuit. Le peintre britannique l’a rejointe paisiblement, chez lui, à Londres. Il va pouvoir parler chair et esprit avec son grand-père.

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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