Inculpé, Didier Bellens conserve la confiance de Belgacom

L’administrateur délégué de Belgacom, Didier Bellens, a été inculpé le 21 juin dernier de « corruption passive » par le juge d’instruction montois Alain Blondiaux. Révélée par La Libre Belgique, l’information, encore imparfaite par maints aspects, a obligé l’opérateur de télécommunications à publier un communiqué au terme d’un conseil d’administration qui se tenait ce jeudi.

« Didier Bellens, administrateur délégué de Belgacom, a été inculpé du chef de corruption passive privée en juin 2011 et en a immédiatement informé le conseil d’administration », précise le document. « Les faits qui lui sont reprochés sont apparemment liés à la vente en 2005 d’un bâtiment appartenant à ConnectImmo SA, une filiale à 100 % de Belgacom, à la SPRL Xelis Siva. Le conseil d’administration de Belgacom a immédiatement décidé de confier à son comité d’audit et de supervision une enquête interne. Sur la base du rapport du comité, le conseil est parvenu à la conclusion que les intérêts de Belgacom sont totalement préservés. »

Sollicité, le parquet de Mons a également réagi : « Nous avons eu la puce à l’oreille dans ce dossier, suite à la lecture d’un article de presse n’ayant pas directement trait à cette affaire », précise Christian Henry, procureur du Roi de Mons. « Nous avons ouvert une information en janvier 2010, puis ouvert une instruction, et au bout d’un an et demi d’enquête, soit le 21 juin 2011, le juge d’instruction Alain Blondiaux avait assez d’indices pour inculper Didier Bellens de corruption passive. Il aurait cédé l’immeuble pour un prix anormalement bas, moyennant avantages que ce bas prix pourrait justifier. » Le procureur ne cite pas les avantages en question.

Derrière la société Xelis Siva, à laquelle a été vendu l’immeuble montois appartenant à la filiale de Belgacom, se retrouve Edmée De Groeve. Cette Hennuyère, étiquetée PS, qui a multiplié les postes d’administratrice avant de tomber sur des soupçons d’escroquerie (lire en page 5), a également été inculpée par le juge Blondiaux, de corruption « active », dans son cas. « Elle a agi derrière une société privée immobilière que j’estime ne pas avoir intérêt à citer », a estimé Christian Henry. La vente litigieuse remonterait à la fin de 2008, début 2009. L’« immeuble » en question serait en fait l’aile d’un ensemble donnant rue de la Raquette. L’autre aile, donnant rue Boulange de la Hainière, est toujours propriété de Belgacom, mais semble vide, hormis des travaux sporadiques (lire ci-dessous).

Selon l’agence Belga, il serait reproché à l’administrateur délégué de Belgacom d’avoir favorisé une diminution du prix de vente afin de faciliter la transaction avec la SPRL Xelis Siva, appartenant à Edmée De Groeve, en échange d’avantages personnels comme des voyages, des places de spectacles, etc.

La Libre Belgique avait évoqué, jeudi matin, une transaction litigieuse impliquant, outre Belgacom, la Loterie Nationale. Transaction qui aurait justifié l’inculpation de Didier Bellens. Cette piste semble totalement inexistante. La Loterie Nationale a d’ailleurs nié, jeudi, toute implication dans le dossier et a assuré que la dernière transaction immobilière effectuée par l’entreprise était bien antérieure aux faits évoqués aujourd’hui.

Les réactions politiques ont été nombreuses au cours de la journée. La ministre des Entreprises publiques, Inge Vervotte (CD&V), a demandé au conseil d’administration de Belgacom de faire le nécessaire pour limiter au maximum les conséquences de l’inculpation de Didier Bellens sur l’entreprise. « La présomption d’innocence reste d’application mais je suis consciente du fait que cette affaire peut influencer Belgacom », a-t-elle expliqué. La ministre s’est par ailleurs entretenue jeudi avec le président de la société, Theo Dillisen.

Les parlementaires pourront interroger Inge Vervotte sur la situation de Belgacom au mois de septembre. Selon le président de la Chambre des représentants, André Flahaut (PS), la ministre des Entreprises publiques et la présidente de la Commission de l’Infrastructure de la Chambre, Maggy De Block (Open VLD), ont convenu que la première viendrait répondre aux questions des députés sur le sujet dès septembre.

Didier Bellens assure actuellement son deuxième mandat à la tête de Belgacom. Celui-ci vient à échéance en mars 2015. Le statut public de l’entreprise interdit au conseil d’administration de le démettre de ses fonctions. Nommé par le biais d’un arrêté royal, Didier Bellens ne peut être démis que par cette même voie. Chose normalement exclue en ces temps de gouvernement en affaires courantes – sinon que nécessité a fait loi dans d’autres dossiers… Le conseil d’administration peut néanmoins recommander la destitution au gouvernement. Les mandataires n’ont pas opté pour cette formule ce jeudi, préférant réitérer leur confiance à l’administrateur délégué.

Biographie

L’administrateur délégué de Belgacom, Didier Bellens, 56 ans, a obtenu un diplôme d’ingénieur de gestion à l’Ecole de Commerce Solvay (ULB). Il a débuté sa carrière en 1978 en tant qu’auditeur au sein du bureau de consultance Deloitte.

Ce Bruxellois francophone a rejoint en 1982 le Groupe Bruxelles Lambert (GBL) où il deviendra directeur financier. Fidèle collaborateur d’Albert Frère, il fait un crochet par le groupe Pargesa en Suisse, puis revient en 1992 chez GBL où il exerce la fonction de directeur général jusqu’en 2000. Il devient ensuite le patron de RTL Group. Didier Bellens rejoint Belgacom en 2003, où il remplace John Goossens, qui vient de décéder, au poste d’administrateur délégué. On se rappellera que de vives discussions ont eu lieu en 2008 lors du renouvellement du contrat de Didier Bellens. Ce dernier était alors le patron le mieux payé du Bel 20. Didier Bellens a dû accepter de réduire sa rémunération. Son mandat à la tête de Belgacom court jusqu’en mars 2015. (b.)

Ni enseigne Xelis Siva ni étalage

L’immeuble de Mons

Le seul endroit de Mons où Xelis Siva a pignon sur rue, c’est le parking, loué à des automobilistes privés, dont le portail donne sur la place de Bootle. Cette trentaine d’emplacements jouxte l’aile de Belgacom que la société (ou sa gérante Edmée De Groeve) a achetée fin 2008 ou début 2009 : cet immeuble a sa façade rue de la Raquette à Mons. Une dizaine d’appartements avec balcon y ont été aménagés au premier niveau. Les étages supérieurs sont en travaux.

Le siège officiel de la société Xelis Siva est encore au nº47 de la rue de Bertaimont, à Mons. Mais dans le voisinage, personne n’a le souvenir de l’enseigne de cette société. Elke Maes, qui y a été domiciliée jusqu’à la mi-avril, et citée comme gérante de la société, y avait bien son insigne de logopède. Mais jamais la société n’a eu d’enseigne ni d’étalage à cet endroit. Les nouveaux locataires de la petite maison de pierre expliquent recevoir encore du courrier adressé à Xelis Siva. La société n’a apparemment pas fait suivre son courrier à sa nouvelle adresse.

Un management sous tension Des démissions en cascade

Départ, en août 2010, de Michel De Coster, le responsable du département entreprises du groupe. Puis, en septembre, de Grégoire Dallemagne, le membre du comité de direction en charge de la stratégie du groupe. Puis, double départ, début juin, de Concetta Fagard, vice-présidente en charge du sponsoring et conseillère très proche de Didier Bellens, et de Florence Coppenolle, autre vice-présidente, en charge de la communication. Puis, voilà Mélanie Mc Cluskey, encore une vice-présidente conseillère du patron de Belgacom, qui quitte le groupe à son tour… La valse des départs au sein du top management prend un rythme endiablé. En moins d’un an, quatorze hauts managers du groupe de télécoms ont pris la sortie.

Mais parmi ces départs, il en est un, surtout, qui fait couler beaucoup d’encre : celui de Concetta Fagard. Apparemment, celle qui était considérée comme l’éminence grise de Didier Bellens, a dû quitter le navire quelque peu forcée.

Italienne, quadragénaire, prototype de la « self made women », Concetta Fagard ne laisse personne indifférent. Sa manière d’agir, que certains considèrent comme brutale, aurait fait réagir plusieurs cadres, au point que des dossiers pour harcèlement moral ont été constitués. La vice-présidente en charge de la communication elle-même, Florence Coppenolle, aurait ainsi introduit une plainte début juin qui aurait précipité les choses (Le Soir du 23 juillet).

Réunion de crise

Une réunion de crise réunissant notamment la responsable des ressources humaines, la responsable juridique et le patron Didier Bellens aurait en effet débouché sur la décision de se séparer de Mme Fagard, décision assortie néanmoins d’un chèque relativement coquet, de 600.000 euros dit-on.

Et pour faire « bonne mesure », le départ de Concetta Fagard aurait été couplé à celui de Florence Coppenolle.

Mais un dossier collectif pour harcèlement moral serait également constitué, avec l’aide du syndicat chrétien CSC. Il est traité par un avocat de la région de Courcelles…

Ces multiples sorties et ces procédures sont en tout cas le signe patent d’un climat de tension au sein du groupe.

Tension sans doute exacerbée par deux autres éléments. D’abord, le fait que Belgacom, devenue entreprise cotée en bourse, était auparavant une régie et que son cadre comprend encore de nombreux fonctionnaires. Le changement de culture n’est pas aisé. Il a donné lieu à plusieurs mouvements sociaux.

Et puis, il y a le caractère de Didier Bellens lui-même : personne ne nie son intelligence, ni ses compétences, mais certains ajoutent qu’il souffrirait d’un « handicap émotionnel ». Toujours est-il qu’il est considéré comme hautain, voire méprisant par d’assez nombreux employés de Belgacom. Tous niveaux confondus.

Edmée de Groeve, l’ex-« Mme gestion »
du Parti socialiste

Femme, hennuyère, néerlandophone d’origine, ex-patronne d’entreprise (Sigma Coatings), Edmée de Groeve et son CV ont séduit Elio Di Rupo. Pendant plusieurs années, elle fut un peu sa « surprise du chef » quand il s’agissait pour le PS de désigner un administrateur alignant expérience de gestion, bilinguisme et énergie. Elle servira aussi de prof de néerlandais au président du PS. Jusqu’aux affaires.

Avant cela, en 2005, Di Rupo la désigne pour présider la SNCB nouvellement répartie en trois filiales. Un an plus tard, il la bombarde à la présidence de l’aéroport de Charleroi, toujours avec l’étiquette « pro de la gestion » afin de remplacer Robert Wagner, trop proche de Van Cau. Fin 2008 enfin, elle prend aussi, au nom du PS, la tête du conseil d’administration de la Loterie Nationale. L’ascension fut rapide, la chute également. Elle se dispute d’abord avec le CEO de l’aéroport avant de le virer. Il explique que c’est parce qu’il ne voulait pas couvrir ses pratiques (notes de frais remboursées à la fois par la SNCB et l’aéroport, voyage promotionnels attribués à des proches…). La Justice ouvre une enquête, toujours en cours. Elle est contrainte de démissionner de tous ses mandats PS.

Bourse Qu’elle est dure pour Belgacom, la concurrence…

Ce vendredi, Belgacom publiera ses résultats arrêtés au premier semestre. Et peu d’analystes attendent des miracles. L’action de l’ancienne Régie des téléphones se traîne d’ailleurs en Bourse. Sur ces douze derniers mois, elle a cédé 14 %, beaucoup plus que la moyenne des actions belges : l’indice Bel 20 ne s’est replié que de 4,8 %.

Symbole des problèmes de Belgacom : la perte des droits de retransmission du championnat de football. En 2005, Belgacom TV les avait brillamment raflés. Elle avait ensuite capitalisé sur le foot au fil des ans pour atteindre le million de clients. Or, en juin dernier, c’est Telenet, le câblo-opérateur flamand, qui, avec le wallon Voo, a mis sur la table l’offre la plus généreuse. Le tandem payera environ 55 millions par an, ces trois prochaines saisons, pour les matches les plus regardés, ceux du dimanche. Alors que Belgacom devra toujours produire et diffuser les matchs du « lot 3 », ceux du samedi soir.

« Câblos » agressifs

Cette défaite audiovisuelle est emblématique de la concurrence de plus en plus agressive des câblo-opérateurs à laquelle Belgacom est confronté. Depuis plusieurs années, Telenet s’est bâti une position enviable au Nord du pays. Mais ces derniers mois, voilà qu’au Sud, Voo, la marque qui regroupe les câblo-opérateurs wallons, est passée à la vitesse supérieure. Voo attaque Belgacom sur la télévision, sur internet (avec un câble permettant un flux de données beaucoup plus important que la ligne téléphonique et une nouvelle politique tarifaire très agressive), mais aussi en mobilophonie puisque le nouveau tandem Telenet/Voo vient aussi de décrocher la quatrième licence 3G. Ces investissements coûtent cher : Voo a terminé l’an dernier sur une perte de 91 millions d’euros. Mais visiblement, il est prêt à y mettre le prix .

Il n’y a pas seulement la concurrence. L’évolution naturelle du marché des télécoms, également, écrase un peu plus les marges : la croissance des revenus tirés des « data » (les transmissions de données, fixes et mobiles) ne parviendrait pas à compenser la baisse des revenus des communications vocales traditionnelles.

Le syndrome KPN

L’opérateur néerlandais KPN en a fait la triste expérience voici quelques mois, devant se soumettre à une drastique cure d’austérité. Et l’on craint l’expansion de ce syndrome néerlandais. D’ailleurs ce jeudi, l’annonce des résultats de France Télécom (– 47 % au 1er semestre) ou de l’Espagnol Telefonica (– 16 %) confirme que le problème est général pour les opérateurs historiques.

Face à ces menaces, certains n’hésitent pas, tel le Crédit Suisse qui recommande désormais à ses clients de vendre leurs actions Belgacom. Mais d’autres sont plus modérés. « Belgacom conserve une belle position, juge Siddy Jobe, analystes auprès de la banque Degroof. C’est en Belgique le seul opérateur à disposer d’un réseau national fixe et mobile. Ses concurrents sont soit des opérateurs mobiles (Base, Mobistar), soit des câblo-opérateurs régionaux. » Belgacom est donc le mieux positionné pour vendre à ses clients des paquets « tout en un » (TV, téléphone, internet, mobile).

« Et Belgacom possède encore des possibilités de croître, dans le marché des petites entreprises par exemple », ajoute Siddy Jobe. Reste que l’action s’affichait jeudi à 23,5 euros, alors qu’elle avait été introduite en Bourse à 24,5 euros en… mars 2004. Un rappel qui, dit-on, énerve le patron de Belgacom, Didier Bellens.

MARECHAL,GISELE, CONDIJTS,JOAN, THOMAS,PIERRE-HENRI, RENETTE,ERIC, BELGA
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