Un sauve-qui-peut planétaire pour éviter le pire

Crise financière

Assommé, Barack Obama s'en est tenu à un quasi-mutisme, en défendant son plan contre la dette. © EPA

Priez pour le monde ! » La supplique est venue du gouverneur du Texas ce week-end. Comme si, faute d’assurance tous risques rationnelle, il ne pouvait plus que s’en remettre à Dieu… Comme lui, le monde entier est suspendu à l’ouverture des marchés financiers ce lundi matin.

Pourra-t-on éviter le krach annoncé ? Alors que toutes les autres places étaient fermées, les signes envoyés ce dimanche par les Bourses du Golfe et celle de Tel-Aviv, qui ont clôturé en forte baisse, n’étaient pas rassurants. Après une semaine déjà noire, qui a vu la plupart des capitales mondiales plonger, la séquence qui débute ce lundi après le coup de tonnerre de la dégradation de la note américaine, s’annonce comme celle de tous les dangers.

La course contre la montre a agité la planète durant tout le week-end. Appels téléphoniques, visioconférences : par tous les moyens, les dirigeants du monde ont tenté de coordonner leurs politiques, espérant éloigner le scénario catastrophe. Au G7, au G8, au G20, à la Banque centrale européenne, au FMI, la mobilisation a été totale. Dans le plus grand secret, chefs d’Etat, banquiers centraux et ministres des Finances ont suivi la situation heure par heure, 24 h /24. En première ligne, Sarkozy, dont le pays préside le G7, le G8 et le G20, qui a fait bloc durant tout le week-end avec Merkel. Dimanche soir, le président français et la chancelière allemande ont affirmé dans un communiqué vouloir « mettre pleinement en œuvre les décisions prises lors du sommet du 21 juillet, notamment le renforcement du Fonds européen de stabilité financière (FESF) ». Ils saluent les décisions prises en Italie et en Espagne pour accélérer le redressement des finances publiques et améliorer la compétitivité. La promesse italienne de parvenir à l’équilibre avec un an d’avance est jugée « capitale ».

Mais des mots suffiront-ils ? Une déclaration commune des pays du G7 (Etats-Unis, Allemagne, Japon, France, Canada, Italie et Grande-Bretagne) pourrait être publiée tôt ce lundi, avant l’ouverture des marchés asiatiques. La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé dimanche soir qu’elle allait intervenir « activement » sur le marché obligataire face à l’escalade de la crise de la dette dans la zone euro : « La BCE va appliquer activement son programme (de rachat d’obligations sur le marché secondaire) ». Les marchés s’attendent à ce qu’elle intervienne sur les obligations italiennes et espagnoles, l’achat d’obligations italiennes visant à consolider l’économie de la Péninsule, nouvelle cible potentielle des marchés. Car le choc de vendredi aux Etats-Unis menace sérieusement de se propager au Vieux Continent…

La dégradation de la note américaine vendredi soir par l’agence Standard and Poor’s (S&P) a plongé le monde entier dans la crainte d’une crise « 2.0 », plus sévère encore que celle qui a soufflé sur le monde il y a près de trois ans dans la foulée de la faillite de Lehman Brothers. Pour la première fois de leur histoire, les Etats-Unis ont perdu leur triple A. « Il ne s’agit nullement d’une sanction et encore moins d’une punition », a expliqué ce week-end l’économiste en chef de S&P pour l’Europe, Jean-Michel Six. Soit. Les deux autres agences, Fitch et Moody’s, ne l’ont pour l’instant pas suivie.

Mais qu’importe. Le résultat est là, aussi inquiétant qu’incompréhensible pour bien des économistes. « Dans le contexte de crise actuelle, c’est ajouter une bûche supplémentaire dans le feu qui est en train de prendre », résume le Français Elie Cohen. L’un de ses collègues n’exclut d’ailleurs pas une surenchère. « Après l’opération de notoriété réussie pour S&P, les deux autres vont vouloir aller chercher de nouveaux terrains de chasse en Europe », craint Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes.

De fait, la dégradation de la note américaine n’est pas seulement un cauchemar pour les Etats-Unis. Durant tout le week-end, l’inquiétude a gagné l’Italie et même la France. L’Hexagone serait-il lui aussi sur le point de perdre sa note triple A ? Une rumeur s’est propagée, prêtant à « une source gouvernementale » le sentiment que la France serait le prochain pays sur la liste des « triple A » à perdre son sceau d’excellence. La toute-puissante S&P a démenti l’imminence d’une dégradation. Mais le simple fait que l’information ait pu être plausible jette un froid sur le pays qui préside le G8 et le G20. De gauche à droite, toute la classe politique de l’Hexagone était ce week-end sur le qui-vive. Le président du Parti de gauche Jean-Luc Mélenchon, évoquant la dégradation américaine et la frénésie boursière, a même parlé d’une « bouffée de délire morbide ».

Quatre questions après la mauvaise note américaine

Standard & Poor’s avait bien menacé d’abaisser sa notation au gouvernement des Etats-Unis. Mais, après l’accord politique de relèvement du plafond d’endettement, dégagé dans la douleur le week-end précédent, et dans le climat fébrile que connaissent les marchés financiers, rares étaient ceux qui s’attendaient à voir l’agence de notation mettre si vite sa menace à exécution : la Maison-Blanche et le Congrès s’étaient finalement entendus sur un objectif de réduction du déficit d’ici à 2020 – qualifié de « tournant historique » par l’autre grande agence de notation, Moody’s.

Mais, vendredi, après la clôture des marchés financiers américains, S &P annonçait cependant l’abaissement d’un cran de la note (de long terme) qu’elle accorde au gouvernement américain, de « triple A », la meilleure note dont ne bénéficient que seize emprunteurs souverains, à « AA+ ». Et précisait qu’elle pourrait, dans les deux ans qui viennent, encore dégrader les Etats-Unis. A raison ?

Des éléments neufs fondant ce verdict ?

Selon S&P, « alors que l’Amérique fait face à de grands défis fiscaux et économiques, l’efficacité, la stabilité et la prévisibilité de l’appareil législatif et institutionnel américain ont diminué à un degré plus important que nous ne l’imaginions quand nous avons attribué une perspective négative à la notation le 18 avril ». Dès lors, l’agence « a modifié sa perception de la difficulté à rapprocher les positions des partis politiques sur la politique fiscale, ce qui nous rend pessimiste quant à la capacité du Congrès et de l’Administration à transformer à brève échéance leur accord (annoncé le week-end précédent) en un plan large de consolidation des finances publiques » qui stabiliserait « la dynamique de la dette ». Rien là de bien neuf. Le bras de fer autour du relèvement du plafond d’endettement a montré que les Républicains, à la Chambre, étaient prêts à tout pour torpiller l’administration Obama – même à (menacer de) placer le gouvernement américain en défaut (technique) de paiement. Ils ne feront aucun cadeau au président démocrate la campagne pour les présidentielles de novembre 2012 a commencé.

Une erreur à 2.000 milliards de dollars ?

S&P précise donc que l’abaissement reflète aussi son « sentiment » que « le plan de consolidation fiscale entre le Congrès et l’administration est insuffisant par rapport à ce qui serait nécessaire pour stabiliser la dynamique de la dette à moyen terme ». L’accord politique prévoit des réductions budgétaires de plus de 2.000 milliards de dollars à l’horizon 2020. Trop peu, pour l’agence, qui avait placé la barre à 4.000 milliards. Fort bien… si, dans une première version du document, communiqué vendredi au Trésor US, l’agence de notation n’avait pas surestimé de… 2.000 milliards de dollars la dette publique US à l’horizon 2021. S&P, qui a gommé l’erreur du document rendu public, a cependant maintenu sa décision de dégrader les USA. Réplique de l’administration Obama : « L’ampleur de cette erreur – et la hâte avec laquelle S&P a modifié la principale justification de sa décision – soulève des questions fondamentales sur la crédibilité et l’intégrité de ses activités de rating », a lancé John Bellows, secrétaire adjoint au Trésor.

Une décision hâtive et peu crédible ?

Le « Nobel d’économie » Paul Krugman et l’ancien ministre du Travail de Clinton, Robert Reich, n’ont pas manqué de rappeler que les agences avaient accordé leur meilleure note à des produits financiers complexes adossés à des crédits hypothécaires subprime, dont la toxicité a failli emporter, en 2008, le système financier US, obligeant le gouvernement à intervenir massivement et plongeant l’économie dans une récession dont elle sort très difficilement. Citons Reich : « Si S&P avait alors fait son job, (…) le déficit budgétaire serait aujourd’hui bien plus faible et la dette future de la nation ne semblerait pas si menaçante. » Ou Paul Krugman : « Ces gens sont mal placés pour juger. » Et ils vont vite en besogne. Personne n’est assez naïf pour penser que l’accord de réduction du déficit, obtenu à l’arraché le week-end précédent, sera facilement traduit en actes, vu l’abîme qui sépare démocrates et républicains – et le jusqu’au-boutisme de ceux-ci. Mais ce n’est qu’au vu des décisions concrètes (éventuellement) prises ( réductions de dépenses, hausse de taxes) , que l’on pourra en juger.

Risque de tornade sur les marchés ?

L’inquiétude était palpable ce week-end quant à la (possible) réaction des marchés financiers particulièrement fébriles la semaine passée, aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, où la crise des dettes souveraines touche désormais l’Italie. D’autant que les Bourses du Golfe et israélienne ont chuté dimanche… Efficients et rationnels, les marchés financiers devraient logiquement ignorer un rapport qui n’apporte aucun élément neuf quant à la situation budgétaire et politique américaine : personne ne croit qu’à un terme prévisible, les Etats-Unis renonceraient à payer leurs créanciers. Et Moody’s a jugé, dimanche, « prématuré » un abaissement de sa note. Mais la « psychologie » des marchés a des raisons que la raison ignore. Spécialement à court terme. Et dans le climat actuel, entre les craintes d’essoufflement de la reprise américaine et les risques de contagion de la crise souveraine à toute la zone euro, la réaction potentielle des investisseurs était, dimanche soir, insondable…

Que fait une agence de notation ?

Standard &Poor’s est, avec Moody’s et Fitch, une des trois grandes agences de notation financière. Ces entreprises privées sont chargées d’apprécier la capacité d’une entreprise ou d’un Etat à rembourser ses dettes. Et distribuent des notes. La note « AAA » est la meilleure. C’est celle qui qualifie la dette de l’Allemagne, et jusque vendredi soir celle des Etats-Unis.

Ces notes sont importantes, car elles déterminent indirectement le niveau de taux d’intérêt et l’appétit des investisseurs pour telle ou telle obligation. Quand un pays ou une société voit sa note dégradée, il doit s’attendre à devoir payer davantage d’intérêt pour pouvoir se financer dans le marché. La note de la Belgique (AA+) est juste en dessous de triple A. Les obligations belges sont réputées donc « de haute qualité » et sont parmi les meilleures : il n’y a en effet que 16 pays dans le monde à être triple A, et trois autres (Belgique, Hong Kong, Nouvelle-Zélande) à être AA+. Le reste des pays est en dessous. La dette belge est dans le top 20 mondial des meilleures obligations d’Etat.

États-Unis Coup de massue pour Obama

Le AAA accordé à la dette américaine par Standard & Poor’s (S&P) avait résisté a tout : « A la Grande Dépression, à la Seconde Guerre mondiale, à la Corée, au Vietnam et au 11 Septembre 2001. » Alors que la première puissance économique mondiale a été dégradée pour la première fois depuis la création des agences de notation, l’Amérique cherche le coupable. La polarisation de la classe politique, qui rend impossible une lutte déterminée contre le déficit public ? S&P elle-même, accusée de s’immiscer dans le débat politique ? Le commentaire de l’élue Michele Bachmann, égérie du mouvement du Tea Party à Washington, semblait plaider pour la première hypothèse : « Le président a détruit le classement des Etats-Unis », s’emportait-elle ce week-end. Cruelle ironie : la décision de S&P est tombée comme un coup d’assommoir vendredi, après la fermeture des marchés, alors que la classe politique venait de sortir d’un psychodrame de plusieurs semaines au sujet du financement de la dette afin, précisément, d’éviter une sanction de ce genre des agences de notation.

« Une imprévisibilité des décisions »

Pour justifier cette dégradation sans précédent, S&P mettait en avant « les enjeux structurels découlant de l’endettement public ». Mais elle insistait surtout sur son « opinion », selon laquelle « l’efficacité, la stabilité et la prévisibilité du processus de décision des institutions politiques américaines se sont affaiblies », en raison notamment des « divergences de vue entre les partis politiques ».

Cette manière de souligner des blocages politiques plutôt que des raisons strictement économiques est restée en travers de la gorge des dirigeants. Dans un premier temps, l’administration Obama a réagi en publiant un communiqué cinglant dans lequel elle révélait des « erreurs de calcul » de S&P se montant, selon elle, à 2.000 milliards de dollars. Après que l’agence de notation a reconnu cette erreur, ses responsables tenaient une rare conférence de presse, pour expliquer que cela n’enlevait rien à la pertinence de l’évaluation. Depuis lors, la Maison-Blanche s’en est tenue à un quasi-mutisme, se contentant de défendre son plan de désendettement. Le secrétaire d’Etat au Trésor, Timothy Geithner, a décidé de rester à la barre.

En réalité, S&P renvoie dos à dos les démocrates et les républicains. A propos de la solution trouvée par les élus, l’agence souligne qu’elle n’aura que des conséquences mineures sur les gros postes de dépenses que sont Medicare ou Medicaid, soit le financement des retraites ou de la santé (sous entendu : la faute des démocrates). Mais elle rejette aussi une partie de la responsabilité sur les républicains, et particulièrement sur les sympathisants du Tea Party : en refusant toute augmentation des impôts pour les plus fortunés, ils ont, selon l’agence, « descendu sur l’échelle des priorités la recherche de nouvelles recettes ». Alors que chacun retenait son souffle ce week-end en s’interrogeant sur un possible mouvement de panique des marchés, des analystes prévoyaient déjà une hausse inévitable des taux d’intérêt sur la dette qui, à leur tour, rendraient plus lourd le remboursement de la dette et contribueraient à accentuer la faiblesse du dollar. Comme pour ajouter encore à la tension, un responsable de S&P mettait dimanche la cerise sur le gâteau en évaluant à « une sur trois » les chances que la note des Etats-Unis puisse être dégradée une nouvelle fois au cours des prochains mois.

Chine « L’horrible vérité »

De tous les créanciers des Etats-Unis, le plus grand est aussi celui qui a réagi le plus violemment à la dégradation de la note américaine. La Chine, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, n’y est pas allée de main morte : « L’agence Standard and Poor’s n’a fait que confirmer une horrible vérité », selon Pékin.

La Chine, qui détenait en mai dernier quelque 1.160 milliards de dollars de bons du Trésor américains, estime avoir désormais « tous les droits » d’exiger des Etats-Unis qu’ils s’attaquent à leur problème structurel de dette. L’agence officielle Chine Nouvelle a rappelé samedi qu’avant Standard and Poor’s, l’agence chinoise de notation Dagong avait déjà, elle aussi, abaissé la note de la dette américaine mercredi.

L’Oncle Sam, perclus de dettes

« Les jours où l’Oncle Sam, perclus de dettes, pouvait facilement dilapider des quantités infinies d’emprunts de l’étranger semblent comptés, a ajouté l’agence. Pour soigner leur dépendance aux dettes, les Etats-Unis doivent rétablir un principe de bon sens : vivre selon leurs moyens. »

La Chine, particulièrement sévère sur l’état des finances américaines, avait déjà accueilli durement l’adoption du plan qui a évité un défaut de paiement aux USA, en estimant que les problèmes de leur dette souveraine n’étaient pas résolus.

Pékin avait averti que la Banque centrale chinoise continuerait à diversifier ses investissements en devises étrangères face aux menaces qui pesaient encore sur le dollar. Les réserves de change de la Chine, les plus importantes au monde, ont atteint 3.197 milliards de dollars fin juin, en augmentation de 30,3 % sur un an, selon la Banque centrale.

Pour Pékin, l’abaissement de la note américaine par Standard and Poor’s ne constitue qu’un nouveau coup de semonce.

« Si Washington n’effectue pas des coupes importantes dans ses dépenses militaires gigantesques ainsi que dans ses coûts surgonflés d’aide sociale, l’abaissement de la note effectué par Standard and Poor’s ne sera que le prélude à d’autres abaissements dévastateurs de la note américaine », avertit encore l’agence chinoise.

L’agence de notation chinoise Dagong, qui n’a pas la crédibilité ni l’importance de ses concurrentes anglo-saxonnes, avait de son côté abaissé mercredi la note de la dette souveraine des Etats-Unis, de A+ à A avec une perspective négative. « Désormais Standard and Poor’s a prouvé que son homologue chinoise n’avait rien fait d’autre que de dire l’horrible vérité aux investisseurs du monde entier », a affirmé l’agence Chine nouvelle. (D’après afp)

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