Mille pans dans la gueule

Presse Un numéro historique de « Charlie Hebdo »

En couverture de ce numéro historique, Cabu, applaudi par la rédaction de « Charlie », enterre Mitterrand, Chirac et Sarkozy. François est déjà mort. Jacques, allongé, est sur le point d’y passer. Et Nicolas s’apprête à les rejoindre… © Cabu

Pas de mort célèbre dans l’actualité pour ce numéro historique de Charlie Hebdo. Du coup, la rédaction a décidé d’enterrer elle-même les derniers présidents de la République. Le nombre mille est formé de postérieurs ronds comme des zéros. Dans les pages intérieures, le dalaï-lama en personne se demande comment garder son « triple A » et met en garde contre les charlatans par temps de crise…

Depuis le premier numéro de la nouvelle formule lancée en 1992, après dix ans de mort clinique, Charlie a mis la pédale douce sur le cul et l’humour pipi-caca, mais n’a pas baissé sa garde face aux barbus de tous poils.

« Aujourd’hui, on se fout à poil jusqu’à l’écœurement, constate Charb, le cartooniste responsable de la publication. Par contre, en ce qui concerne la religion, on n’en a jamais fini. Les intégristes cathos sont toujours en embuscade. Ils nous ont fait treize procès en dix ans. Et notre plus grand succès de toute l’histoire du journal reste le numéro consacré aux caricatures danoises de Mahomet. On est passé de 50 à 480.000 exemplaires en une semaine ! Ces caricatures étaient assez fadasses et on ne les trouvait pas trop marrantes. Appeler à la fatwa pour ça, c’était grotesque. On a fait des dessins beaucoup plus violents contre la religion à Charlie, au nom du droit de critiquer les dogmes. »

Dans ce millième numéro, fidèle à son image, Charlie évite de se la jouer. En dehors d’une double page spéciale consacrée aux unes historiques du journal, c’est l’actu qui prime : « On retrouve dix-neuf couvertures emblématiques choisies par la rédaction. C’est notre manière de marquer le coup, de rendre hommage aux copains disparus sans tomber dans l’excès de nombrilisme. Les symboles, on s’en moque chaque semaine, alors on ne va pas se mettre à imposer les nôtres aux lecteurs ! »

Si la rédaction garde la foi, la crise de la presse ne l’a pas épargnée. L’action du journal vaut zéro euro et il a fallu déménager les bureaux aux portes de Paris. « C’est le deuxième déménagement en dix-neuf ans, confirme Charb. Pour moi, c’est frustrant car j’habitais dans la même rue que la rédaction. Mais on doit quitter le cœur de Paris pour la Porte de Montreuil à cause de la hausse des loyers. Le journal est juste à l’équilibre Mais notre banquier nous dit que c’est un exploit dans le contexte actuel de la presse française. On vend 48.000 exemplaires dont les trois quarts en kiosque. Tous les actionnaires sont obligatoirement des salariés du journal et l’action ne vaut rien parce qu’il n’y a pas de dividendes à attendre. Mais on arrive à payer tout le monde et surtout à pouvoir dire tout ce qu’on a envie de dire… »

Sans pub, par conviction !

Le magazine est aussi l’un des rares à se passer volontairement de publicité, par conviction ! « Quand un journal est bien portant, la présence de la pub n’est pas nécessairement un problème. Mais aujourd’hui, en France, les journaux en crise tirent 60 % de leurs revenus de la pub. Le jour où un annonceur mécontent d’un article veut casser son contrat, qu’est-ce qu’on fait ? Chez Charlie, on pense qu’il vaut mieux ne compter que sur ses lecteurs pour résister au chantage… Et puis la pub ne peut s’empêcher de prendre les gens pour des cons. Elle ignore le second degré. On ne veut rien avoir à faire avec ça ! Nous voulons être cohérents jusqu’au bout tant qu’on peut se le permettre. Je pense même que c’est ce qui nous a permis de survivre jusqu’ici. »

En 2008, l’affaire Siné avait failli hypothéquer l’avenir de Charlie Hebdo. Le caricaturiste était parti fonder un journal concurrent, Siné Hebdo, qui avait plombé le tirage de Charlie, après une bagarre rangée avec la direction. Trois ans plus tard, la page semble définitivement tournée : « Tous les anciens encore en vie sont là, résume Charb. Seuls les belligérants, Val et Siné, sont partis. C’était une bataille d’ego. On a retrouvé un fonctionnement normal. Tout le monde peut s’exprimer dans le journal sans devoir être d’accord avec les autres. C’est là notre seule ligne : ne jamais être d’accord ! »

bio express

De L’hebdo Hara-kiri  à Charlie Hebdo

En 1970, L’hebdo Hara-kiri est interdit à cause de ce titre : « Bal tragique à Colombey, un mort ». Il s’agissait du général de Gaulle… Pour échapper à la censure, il change de nom et devient Charlie Hebdo. Le journal tiendra 580 numéros jusqu’au mois de décembre 1981, avant de disparaître faute de lecteurs, puis de renaître en 1992.

COUVREUR,DANIEL
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