Joëlle Milquet : « Quel parcours du combattant ! »

« On parlait de promotion canapé !, mon mari recevait des lettres anonymes… » Lancée à la présidence, Joëlle Milquet devra, dit-elle, affronter le machisme en politique. © Sylvain Piraux.

Entretien

Douze ans ne se résument pas mais ils sont contenus entièrement dans un événement : printemps 2004, le MR tente d’absorber le CDH. Joëlle Milquet revient sur cette période, dit-elle, la plus dure de sa présidence – qui s’achève aujourd’hui –, et qui déterminera son mandat. Du reste, depuis 1999 et son arrivée à la rue des Deux Eglises, explique-t-elle, cette présidence « n’a été qu’un parcours du combattant ». Avec une grande bataille au milieu…

« Je suis arrivée dans un parti en ruines, qui avait vécu le traumatisme d’un conflit de succession. Je me suis toujours juré : plus jamais ça. Et j’ai préparé une nouvelle génération, le transfert de légitimité. Moi, on m’a lancée comme ça… Et j’ai d’abord dû jouer la survie du parti. Tout le monde pariait sur sa fin… »

Vous n’avez jamais regretté de ne pas avoir joué plutôt la carte d’un grand parti de centre droit, à l’allemande, comme la CDU ?

Ça n’a jamais été le choix du parti – car pas une décision n’a été prise sans l’aval du comité restreint et du bureau politique. Vous savez, le PSC aurait pu se supprimer et devenir la xième filiale d’un grand parti de droite populaire. Du MR. Ça n’a jamais été le choix collectif.

On revient là à Gérard Deprez, qui vous a lancée à la tête du CDH mais qui a créé le MCC, rejoint le MR, et vous a proposé la voie de centre droit…

Je ne l’ai jamais voulu. Nous ne sommes pas un parti de droite, ni de gauche. Nous avons toujours voulu sortir des vieux clivages prolétariat-patronat, travail-capital. Les nouveaux besoins dans la société sont liés à des thématiques de plus en plus non matérialistes, comme l’évolution des familles, le bien-être, l’interculturalité… On sort du schéma où les chômeurs sont défendus par X et les indépendants par Y. Nous, on s’occupe de tout le monde.

On voit bien que ce fut le grand tournant : la tentative du MR de vous absorber, au début 2004…

On a tout le temps été attaqué.

D’autres partis vous ont-ils fait des propositions de transfert ?

Des partis ont proposé de m’avoir, oui, après l’élection à la présidence, ratée à 23 voix près, en 1996. Mais je n’ai jamais voulu ça – même si à l’époque, je n’étais pas très bien traitée…

Par qui ?

Non, rien, voilà, clac !

Après, il y a eu un appel d’Ecolo pour que le PSC le rejoigne. Jacky Morael a demandé qu’on passe comme dans des sas de décontamination idéologique. On a répondu qu’on n’était pas à vendre.

Mais le pire, ce fut l’opération de débauchage, totalement indigne, début 2004. On a fait l’objet, sous les caméras de télé, de manière arrogante et méprisante, du débauchage de Richard Fournaux et de deux, trois autres. En même temps, tous nos mandataires locaux – tous ! – ont été approchés par des mandataires MR pour être achetés. Une OPA agressive. On a résisté. Mais cette semaine-là, on avait l’impression que les murs bougeaient…

Votre pire semaine ?

Ah, vraiment pas agréable ! Mais ça leur a valu leur rejet dans l’opposition je crois, car le PS a considéré que c’était presque une attaque contre lui…

Louis Michel ne vous avait-il pas proposé quelque chose de plus pacifique, avant l’attaque ?

Louis Michel, jamais. Gérard Deprez a essayé d’organiser des contacts informels, sans plus.

Si vous aviez franchi le pas…

Il n’en a jamais été question ! L’humanisme, contrairement au libéralisme, c’est une vraie résistance contre l’individualisme. Tout ce qu’un CDH combat, c’est une société qui se construit sur le culte du moi, sans la fraternité, sans le lien social. Donc : « moi, ma carrière, mes droits, ma vie », c’est le contraire du CDH. Nous, c’est le nous. Pas le nous collectiviste, mais le nous qui fédère. Nos notions sociales sont très différentes du MR, même si nous portons aussi des notions de liberté.

Tous vos mandataires ont été approchés ? C’est unique, ça…

Ça s’appelait l’opération liberté-quelque chose, « Force de la liberté » ou je ne sais quoi. Ça faisait penser à une opération de l’Otan ! Mais nos mandataires appelaient ici, prévenaient qu’on leur proposait de passer au MR avec des promesses, des postes.

Vous n’avez pas craint que la moitié du parti s’en aille ?

Non, les mandataires et toute la base du parti ont été d’une fidélité ! Finalement, ça a totalement solidifié le parti. On a gagné les élections de 2004, on est entré dans les majorités. On dit qu’on est scotché au PS – ce que je ne supporte pas car c’est totalement faux. Mais pendant toute ma présidence, sauf tout récemment avec Charles Michel, jamais le MR ne nous a considérés comme un partenaire possible. Je n’ai eu qu’attaques, humiliations.

Charles Michel, c’est le fils de Louis, qui a mené l’opération…

Charles Michel est lui-même.

Finalement, quitter la présidence est aussi un soulagement ?

Oui ! Cela fait 12 ans que je porte ce parti à bras-le-corps, matin, midi, soir, week-end, vacances. J’ai donné, avec passion et sans regret, mais c’est un boulot harassant et terriblement exposé. D’autant que je suis perfectionniste… même si extérieurement j’ai l’air cool, que je suis en retard et que mon sac n’est pas en ordre ! Donc je suis ravie !

« Comment j’ai créé mon CDH “terracotta“ »

Vous arrivez en 1999, vous voulez tout changer tout de suite ?

J’avais lu des bouquins de management. Celui d’un certain Kotter : Leading changes. Ou comment les dirigeants de grandes entreprises devaient organiser le changement. A commencer par la prise de conscience : ce n’était plus possible de rester dans le carcan d’un parti pilarisé, gestionnaire, qui ne faisait pas rêver, perçu comme défenseur uniquement des institutions chrétiennes.

Concrètement ?

40.000 réunions. On travaille sur le concept d’« humanisme », celui qui peut porter les valeurs du personnalisme chrétien, fixer une vision philosophique de l’homme, celle de générosité, du respect de l’autre, du sens de l’intérêt général, du dépassement du matérialisme. On voulait continuer l’espèce de karma que les gens du PSC avaient en eux en l’universalisant, en ouvrant les portes et les fenêtres.

Là-dessus, on a testé des concepts, des appellations. Il y avait « Génération humaniste », « Démocratie humaniste » – ça faisait un peu DH –, avant de trouver CDH : la bonne idée, avec centre, démocrate, humaniste, tout. Et j’ai voulu un logo un peu tracé à la main, humain, fragile et fort, où on voit l’amour. Je n’aimais pas l’orange, on a choisi « terracotta ». Une création collective. Belle période.

« La politique ? Ecoutez cette fable… »

La « politique » à laquelle vous croyez, celle « humaniste », au « centre », n’est-ce pas un peu le consensus mou ? Ce que les gens disent reprocher à la politique…

Ah oui ?, et quand on fait quelque chose de conflictuel, alors les gens nous en veulent ! Ils disent qu’on tape, qu’on attaque, que c’est lamentable… C’est la fable de Lafontaine : Le meunier, son fils et l’âne. Soit le fils est sur l’âne, le père marche, et on dit que le fils est égoïste ; soit le père est sur l’âne, le fils marche, et on dit : « Pauvre petit gamin… » Une fable magnifique. En politique, on part, on ne part pas, on dit A, on dit B, C, D, de toute façon, on vous répliquera : « Vous auriez dû faire autre chose. » C’est comme ça.

Moi, j’ai une conviction ancrée : il faut être radical sur les valeurs. Etre équilibré, ce n’est pas être mou. La réduction du débat politique au slogan, au people, ça non ! Les politiques, c’est des capitaines, pas des volatiles, l’image… Une société complexe se gère en fédérant, pas avec les conflits : une catégorie sociale contre une autre, les étrangers contre les autres, etc.

Mais prenez notre « modèle social », tant vanté : il est le fruit d’un antagonisme social…

Il a été bâti par des patrons et des ouvriers – ensemble ! –, yin et yang. Et qui a porté tout cela pendant cinquante ans ? La Démocratie chrétienne. Vous voyez…

« L’axe avec Elio a permis beaucoup »

Une caractéristique de votre présidence : l’axe avec Elio Di Rupo…

On a une excellente relation. Mais est-ce que, pour autant, on ne défend pas ses idées ? Grâce à cette relation-là, on a obtenu beaucoup. Ce qui m’intéresse, c’est l’efficacité, qu’on ait un plan Marshall, des règles éthiques en Wallonie… Mais jamais je ne me suis laissée dominer ou avoir. Il n’y a aucun scotchage. Quand on est dans une majorité avec le PS, on parle de scotchage ; quand c’est le MR, c’est une coalition ! Les premiers qui veulent être avec le PS, c’est le MR !

Avec votre départ, le CDH va-t-il perdre cette relation privilégiée ?

Les relations interpersonnelles durent. Elio va devenir, je l’espère, Premier ministre, on pourra travailler en équipe. Et je m’entends excessivement bien aussi avec Jean-Michel Javaux. La crise a raffermi nos liens. Il y a une confiance totale entre nous. Et, depuis que Charles Michel est arrivé, la relation à quatre est très harmonieuse.

Le souci, c’était Didier Reynders ?

J’ai été manger deux fois au MR pour parler de la crise ; ce n’était jamais arrivé. C’est fondamental d’investir les relations humaines au-delà de son parti. Ce sont des axes forts, structurants, dans la défense des francophones. On ne peut pas bien gérer l’Etat si on n’a pas des partis qui se respectent et s’entendent. Et ça va continuer avec Benoît.

« Benoît, il est très viril. Et terrien »

Haro sur le machisme, vous en avez souffert, vous l’expliquez souvent. Benoît Lutgen ne l’est pas, lui, machiste ?

(Rires…) Il est très viril. Ce n’est pas un homme qui aime les mondanités. Benoît est un homme complet, un Bastognard, un homme vrai, il a les pieds sur terre, un terrien, un homme droit, décidé. C’est un type qui a du leadership. C’est pour ça aussi que j’ai pensé à lui, en plus d’autres qualités. Quand il a été secrétaire général du parti, il a montré qu’il était organisé, qu’il savait diriger. Je disais qu’il a du leadership : allez dans son cabinet, vous verrez. Pour être président du parti, il faut du charisme, il en a. Il faut du feeling, il en a aussi.

Avec votre départ, celui bientôt de Caroline Gennez au SP.A, plus aucune femme à la tête d’aucun parti en Belgique…

Mais il fallait changer au CDH. Benoît est un homme un peu d’une autre génération, d’une autre région. Nous sommes terriblement complices, mais terriblement différents. Il va venir avec sa différence. C’est très sain. Le besoin de passer à un autre cycle. Il sait que je suis là pour l’aider quand il veut, s’il veut, mais je lui laisse les clés, je lui fais confiance, je me concentre sur mes missions. J’en suis super-heureuse, je me mets à la disposition de mon parti.

Trois coups de chapeau. Et un doute

Analyse

Trois coups de chapeau avant tout, soyons justes. Joëlle Milquet hérite en 1999 d’un PSC épuisé. Mortifère. On vient du chaos Deprez-Nothomb. Les observateurs se souviendront : la plupart donnaient le parti pour mort. Les médias renchérissaient. Elle débarque, elle voit, elle opère : le PSC devient CDH en mai 2002.

Exit le PSC !

Exit le « c » de chrétien pour le « h » d’humaniste. Les troupes en déshérence se rassemblent sous le logo « terracotta ». Tout le monde n’apprécie pas, mais tout le monde pressent que c’est un nouveau départ. En plus les « réseaux » chrétiens, qui ont fait la force et l’influence du PSC historiquement, ne désertent pas la maison, ce qui aurait pu vider le CDH de sa substance. Rien de tel. Le parti ne repart pas de zéro. C’était déjà à moitié gagné.

Vous direz : oui, mais il y avait une autre voie. Celle-ci : forcer à un changement de génération au sein de la classe dirigeante, mais maintenir le PSC et tenter alors de rebâtir un grand parti conservateur à l’allemande, du type CDU. Mais Joëlle Milquet n’est pas Helmut Kohl.

Et contrairement au petit FDP en Allemagne, chez nous, un grand parti libéral (à l’époque la fédération PRL-FDF-MCC) occupe bien le terrain au centre droit. Bref. Le CDH est le bon plan. Joëlle Milquet se lance. Elle a raison.

Au pouvoir partout

Elle a raison car, deux ans plus tard, son parti se hisse au pouvoir à Namur et à Bruxelles, dans les majorités régionales et communautaire. Miracolo à l’italienne : Elio Di Rupo lâche Louis Michel pour Joëlle Milquet. Reste le fédéral. L’arc-en-ciel de Guy Verhofstadt rend l’âme en 2003, la Violette libérale-socialiste en 2007 et le CDH est alors à même de briguer une place à cet étage.

On connaît la suite : l’échec de l’Orange bleue, le gouvernement Leterme. Le CDH est au pouvoir partout. Ce n’est pas la raison d’exister d’un parti, mais c’est le but.

L’axe avec « Elio »

Pour réussir tout cela, Joëlle Milquet se lie avec Elio Di Rupo. Ce n’est pas une coalition ni une alliance, c’est un axe. Pour le meilleur ou pour le pire, chacun appréciera, mais c’est un « axe » politique majeur autour duquel tournera la vie politique francophone toutes ces années. Et qui génère de la continuité, de la stabilité au sud du pays, au grand dam de certains, au bonheur des autres. Inutile de préciser qu’avec le départ de Joëlle Milquet, c’en est fini. Les coalitions demeurent, les alliances continuent – peut-être, nous verrons – mais le lien privilégié avec « Elio » s’interrompt, et l’axe n’est plus. Advienne que pourra.

La fragilité, au fond

Trois coups de chapeau, donc. Et un doute : la fragilité du parti. Electoralement, d’abord. Relative, s’entend. À y regarder de près – le service d’études du CDH s’en est chargé pour nous –, l’évolution des scores entre 1999 et 2010, aux législatives, n’a rien d’un plongeon : le CDH recule un peu, le MR et Écolo davantage – seul le PS progresse dans ce délai. En nombre de voix : le CDH passe de 365.000 voix à 360.000 voix ; le MR de 630.000 voix à 605.000 voix ; Écolo de 457.000 voix à 313.000 voix. Bref. Le CDH glisse légèrement, se maintient globalement. Mais ça n’est pas rassurant.

Ajoutez à cela l’inconnue de fond : philosophiquement parlant, la place du CDH sur notre échiquier politique est-elle acquise ? Attention au syndrome Bayrou, celui du centrisme aléatoire. Le régime électoral – le nôtre – proportionnel garantit leur représentation aux petits partis, mais quand même : le projet centriste-humaniste, lancé par Milquet, reste à creuser, il y a là une fragilité. La « complexité » revendiquée de la société, le discours « au-delà des classes sociales », le dépassement du « matérialisme » – une façon de prolonger le « personnalisme chrétien » –, tout cela demeure improbable politiquement. Benoît Lutgen hérite du parti et, avec lui, d’un projet inachevé. Il va falloir phosphorer pour lui donner un second souffle.

COPPI,DAVID,DUBUISSON,MARTINE
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