La bombe de la juge Prévost-Desprez

France L’affaire Woerth-Bettencourt rebondit et écorne Nicolas Sarkozy

© EPA.

PARIS

De notre envoyée permanente

L’affaire Woerth-Bettencourt, dont les volets politiques remontent jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir français, a connu hier un nouveau rebondissement. Dans un livre coécrit par deux journalistes du Monde et dont la révélation principale a été divulguée dès hier par Libération et L’Express, la juge Isabelle Prévost-Desprez, présidente de la XVe chambre du tribunal correctionnel de Nanterre, lance une bombe politique : hors procès-verbal, un témoin lui a dit « qu’il avait vu des remises d’espèces » à Nicolas Sarkozy chez les Bettencourt.

A ce moment de l’affaire, au début de l’été 2010, la juge travaille sur la question d’un éventuel abus de faiblesse. Le photographe François-Marie Banier est soupçonné par la fille de la milliardaire d’un peu trop profiter de l’immense fortune de sa mère. Un volet politique, risquant de se transformer en affaire d’Etat, est venu s’ajouter à la saga familiale lorsque des enregistrements clandestins effectués au domicile des Bettencourt ont été révélés au grand jour. Des soupçons de financement politique illégal et de conflits d’intérêts ont alors mis en cause Eric Woerth, à l’époque où il était trésorier de l’UMP et ministre du Budget. Les doutes sont nés en particulier des déclarations de Claire Thibout, l’ex-comptable des Bettencourt, qui a révélé avoir eu connaissance d’une remise d’argent au-delà des plafonds autorisés pour financer la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, ceci par le biais d’Eric Woerth. Elle évoque aussi de l’argent remis à Nicolas Sarkozy lui-même, avant de faire marche arrière (sous pression, démontrent les auteurs). Dans Sarko m’a tuer, la juge avance sur ce sujet un nouveau témoin : l’infirmière de Liliane Bettencourt. Elle aurait confié à la greffière, après son audition par la juge, avoir vu remettre de l’argent à Nicolas Sarkozy, mais n’avoir osé le dire sur un procès-verbal.

Ces allégations ont été immédiatement démenties hier par l’Elysée, puis en début de soirée par l’infirmière elle-même. Interrogée par Marianne, elle confirme en revanche le climat de peur qui régnait alors. Et c’est surtout cette atmosphère que décrivent la trentaine de témoins – des préfets, gendarmes, journalistes, policiers, députés ou magistrats – réunis par les enquêteurs du Monde. Ces personnages forment, écrivent les deux auteurs, la confrérie « des damnés du sarkozysme ». « Ils ont en commun d’avoir suscité le courroux, puis la vindicte d’un homme à la rancune légendaire. (…) Tous témoignent de l’extrême brutalité du traitement qui leur a été réservé. Comme s’il ne fallait pas seulement casser, mais aussi humilier, avilir. Et accessoirement, dissuader. »

Aux côtés d’Isabelle Prévost-Desprez figurent notamment David Sénat, collaborateur de Michèle Alliot-Marie alors garde des Sceaux, soupçonné d’avoir livré des informations sur l’affaire Bettencourt à la presse et débarqué par mesure de rétorsion. Mais aussi Claire Thibout, l’ex-comptable de Liliane Bettencourt, celle justement qui a évoqué les enveloppes d’argent. Dans le livre, cette femme depuis lors au chômage raconte l’intimidation judiciaire et policière dont elle a fait l’objet, ainsi que sa vie brisée. C’est le but du livre : « Jeter une lumière crue » sur le président de la République, « un homme clivant dont on est soit l’ami, soit l’ennemi », montrer également la crainte qu’il inspire.

Retentissement politique

Hier, aussi bien le Premier ministre que Jean-François Copé, le patron de l’UMP, ont fait corps autour de Nicolas Sarkozy. François Fillon a regretté que les allégations de la magistrate, « à l’évidence dénuées de tout fondement, viennent nourrir la rumeur dans ce qu’elle a de plus détestable et de plus insidieux ». Le Premier ministre a dénoncé une « manipulation » politique en période électorale, un argument repris par Jean-François Copé, « indigné et choqué » par les propos d’Isabelle Prévost-Desprez.

Dans le camp adverse, celui du parti socialiste, Martine Aubry a réclamé de nouvelles enquêtes. Quant à Gérard Davet, l’un des auteurs, il espère que son livre aura pour effet de pousser « les juges de Bordeaux (aujourd’hui en charge des volets politiques du dossier, NDLR) à s’emparer de ces aspects méconnus et à mener de nouvelles auditions », dont celles d’Isabelle Prévost-Desprez, dessaisie du dossier depuis l’automne 2010, de la greffière et de l’infirmière.

Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Sarko m’a tuer, Stock, Paris, 2011, 360 pp.

Le livre et la juge

Le livre

Dans Sarko m’a tuer, publié aux éditions Stock, les journalistes Fabrice Lhomme et Gérard Davet citent la juge Prévost-Desprez, autrefois en charge du dossier Bettencourt. La magistrate y déclare que l’un des témoins, « hors procès-verbal, m’a dit qu’il avait vu des remises d’espèces à Sarko ».

La magistrate

Selon l’un des auteurs du livre, la juge Isabelle Prévost-Deprez, 52 ans, aurait validé les déclarations qui lui sont prêtées dans l’ouvrage. A propos de Sarkozy, elle y déclare : « C’est lui le plus fort parce que c’est le président. On est comme deux boucs, tête contre tête », dit-elle. Et d’ajouter : « Mais la seule façon de m’éliminer, c’est de me tuer. »

DUBOULOZ,CATHERINE
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