La mémoire des victimes du nazisme

Histoire Près de 80 millions de fiches à disposition des Archives du Royaume

Arthur Haulot, dites-vous ? » L’historien pianote sur son PC. S’introduit dans la gigantesque base de données. Un grand silence règne dans la salle de consultation des Archives générales du Royaume (AGR). « Voilà », s’exclame Filip Strubbe. En quelques clics, l’archiviste a mis la main sur plusieurs documents précieux concernant, au hasard, feu Arthur Haulot, ancien résistant, poète et écrivain : son matricule de détenu à Mauthausen (nº 11.561) et Dachau (39.095) ; sa carte « d’effets personnels » lors de son entrée dans le camp ; une décharge en allemand signée de sa main…

« En prenant le temps et en croisant les données, nous pourrions aller évidemment bien plus loin », se félicite Filip Strubbe. Plus loin dans ce dédale d’archives inédites et colossales, ouvertes dès le 20 septembre prochain, et accessibles à toutes les victimes civiles du régime nazi, à leurs proches, ainsi qu’au grand public sous certaines conditions (lire ci-contre).

Près de 80 millions d’images numérisées ; des millions de documents inédits sur les camps d’extermination, de concentration et de travail ; un fichier colossal de noms de victimes… Ce « fonds » géré par les Archives générales du Royaume est une copie numérique des archives du Service international de Recherches (SIR), à Bad Arolsen, en Allemagne. « A l’issue de la guerre 40-45, explique Pierre-Alain Tallier, chef de section aux AGR, les autorités alliées ont pris conscience qu’elles allaient devoir répondre à une masse de demandes d’informations concernant les personnes détenues, disparues, réfugiées ou déplacées. » Une masse d’information et de documents sont alors collectés et centralisés. Et, le 5 mai 1955, à l’issue des accords de Bonn ratifiés par dix Etats (dont la Belgique), le SIR passe sous la direction de la Croix-Rouge, « institution à caractère neutre et impartial » pour gérer ces archives. Et répondre aux nombreuses demandes – près de 900.000 en 60 ans.

« La Belgique était demandeuse d’obtenir une copie de ces archives, poursuit Pierre-Alain Tallier. Il a fallu de longues négociations, un accord de la Commission vie privée, l’aval du Conseil d’Etat et du Parlement. Après Israël, les Etats-Unis, la Pologne et le Grand-Duché, la Belgique dispose désormais de cette base de données au service du plus grand nombre. » Que contiennent ces archives ? Une somme considérable d’informations. Un Fichier central de noms, tout d’abord. Soit plus de 42 millions de fiches dactylographiées ou manuscrites, rédigées en allemand, mais aussi dans d’autres langues, renvoyant à de nombreux registres (domicile, lieu d’inhumation, hôpitaux…). « Ces fiches sont accompagnées de métadonnées et les noms sont classés de façon phonético-alphabétique, explique Filip Stubbe Les nazis étaient très organisés, mais pas toujours précis. Certains noms ont ainsi été orthographiés de 360 manières différentes ! »

« Un outil éminemment précieux »

Ces archives contiennent aussi une foule de documents relatifs aux camps, aux prisons, aux ghettos, aux archives de la Gestapo… Un important « sous-fonds » concerne l’enregistrement de personnes par des services publics, des compagnies d’assurance ou entreprises ayant servi le régime nazi. Enfin, un large volet est consacré aux personnes déplacées (5 millions de fiches) et au travail forcé (13 millions).

« Ce nouvel outil est éminemment précieux, se réjouit Pierre-Alain Tallier mais constitue un véritable défi pour les Archives du royaume. Logistique, tout d’abord : 80 millions d’images, on double notre capacité ! Technologique ensuite : il a fallu intégrer cette base de données dans notre système. Il y a ensuite un gros volet humain. Pour former le personnel, veiller à ce qu’il puisse être aux côtés des utilisateurs. En particulier les survivants, leurs descendants, les enfants cachés… Avec une dimension émotionnelle forte. Enfin, il y a un défi de mémoire et de transparence. Pour démontrer qu’il ne s’agit pas là de “vieux papiers”, mais d’une gestion forte de l’histoire. »

pratique

Pour qui et comment ?

Protection de la vie privée oblige, l’accès à ces archives est soumis à un cadre légal (loi du 11/12/1998). Les victimes de persécutions et leurs proches ont libre accès aux documents sur présentation d’une pièce d’identité ou d’une preuve de parenté. Les autres doivent remplir une « déclaration de recherche » explicitant leur demande et dans laquelle ils s’engagent à respecter la loi sur la protection de la vie privée.

Les Archives de l’Etat ?

250 km d’archives, 25 km de livres, 18 dépôts à travers le pays… Au-delà de cette nouvelle base de données concernant les victimes du régime nazi, les Archives générales du Royaume mettent à la disposition du public une série considérable d’archives publiques, administratives, juridiques, notariales, etc. Elles éditent et gèrent un site web

Info : AGR, rue de Ruysbroeck 2-6, 1000 Bruxelles, www.arch.be

Tél. 02.513.76.80.

80

Au total, la copie numérique des archives du SIR à Bad Arolsen (Allemagne) contient près de 80 millions d’images (soit quelque 6 térabytes). Mis bout à bout, ces documents originaux forment un rayon de 20 à 25 kilomètres.

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A lui seul, le Fichier central des noms occupe près de la moitié de ces archives (42 millions d’images). Ces noms sont classés par ordre phonético-alphabétique avec une

série de codes et de numéros de classements et de renvois.

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Une partie importante du fonds (18 millions d’images) concerne les camps d’extermination, de concentration et de travail, ainsi que les ghettos et les prisons.

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Au-delà de ces archives, il existe plusieurs sources apparentées : la direction des victimes de guerre (SPF Sécurité sociale), les dossiers de la police des étrangers (AGR), les archives du HCR et celle de Carl Requette, la Caserne Dossin et les archives de la Banque nationale de Belgique.

DORZEE,HUGUES
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