Femmes, le Nobel vous aime…

Nobel de la paix Deux Libériennes et une Yéménite honorées

Beaucoup s’attendaient à ce que le prix Nobel de la paix couronne cette année des acteurs du printemps arabe en Tunisie ou en Egypte. Les jurés Nobel en ont décidé autrement, choisissant de distinguer trois femmes aux profils assez différents. C’est la première fois que le prix sera coupé en trois : est-ce parce que ces trois femmes ne méritaient pas un vrai Nobel à elles toutes seules ? Pour le président du comité Nobel norvégien, Thorbjoern Jagland, elles ont été choisies « pour leur lutte non violente en faveur de la sécurité des femmes et de leurs droits à participer aux processus de paix ». Un combat collectif, salué comme tel par de nombreuses personnalités qui, comme le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, estiment que « c’est un symbole du pouvoir des femmes. Il traduit le rôle vital que les femmes jouent dans l’avancement de la paix et de la sécurité et des droits humains ».

Les trois femmes élues représentent en effet chacune une étape de la lutte des femmes. La Yéménite Tawakkol Karman, la moins connue et la seule qui ne figurait pas dans les pronostics de possibles vainqueurs, est une femme qui est en plein combat. Ce prix est une façon de la soutenir, d’essayer de la protéger, comme en 2003 l’Iranienne Shirin Ebadi. Journaliste de 32 ans et mère de famille, Tawakkol Karman est la première femme arabe à recevoir le Nobel de la paix. Le jury l’a choisie parce que, « aussi bien avant que pendant le printemps arabe », elle a joué « un rôle prépondérant dans la lutte en faveur des femmes, de la démocratie et de la paix au Yémen ». Une manière aussi de mettre en avant la lutte des Yéménites, moins médiatisée que d’autres. Cette musulmane a dédié son prix aux militants du « Printemps arabe » et estimé qu’il s’agissait d’une « reconnaissance de la communauté internationale de notre révolution et de sa victoire inéluctable ».

Leymah Gbowee, 39 ans, a, elle, mené le plus dur de son combat pendant la guerre civile qui a ensanglanté le Liberia. Pas simple de s’opposer à Charles Taylor, d’obliger ce fou de guerre à faire la paix. Elle a pourtant réussi en incitant les Libériennes chrétiennes comme elle, mais aussi les musulmanes, à prier ensemble pour la paix, à manifester… et à faire la grève du sexe. « Elle a mobilisé et organisé les femmes au-delà des lignes de division ethniques et religieuses pour mettre fin à la longue guerre au Liberia et assurer la participation des femmes aux élections », a expliqué le jury Nobel. C’est donc un prix qui distingue une femme ayant déjà gagné un combat important, un peu comme Wangari Maathai, qui fut la première Africaine couronnée par le Nobel de la Paix, en 2004. Alors que cette activiste kenyane est morte d’un cancer le 25 septembre, Leymah Gbowee fait figure de relève symbolique.

C’est en partie grâce à elle qu’Ellen Johnson Sirleaf, la troisième lauréate, a pu être la première femme à être élue chef d’Etat en Afrique. « Depuis son investiture en 2006, elle a contribué à assurer la paix au Liberia, à promouvoir le développement économique et social, et à renforcer la place des femmes », a fait valoir le jury. Alors que, des trois femmes primées, elle est la plus connue, c’est peut-être son prix qui pourrait être le plus discutable. Parce qu’il est décerné à 4 jours d’élections présidentielles auxquelles elle se représente (son principal concurrent n’apprécie pas du tout…), mais aussi parce qu’elle a été épinglée en 2009 par la Commission Vérité et Réconciliation pour avoir jadis soutenu Charles Taylor. Pour désamorcer la polémique, la présidente a déclaré : « C’est un prix pour tout le peuple libérien, pour toutes les femmes libériennes. »

Globalement, ce triple prix féminin ne devrait cependant pas provoquer trop de remous : moins que le couronnement l’an dernier du Chinois Liu Xiaobo, toujours emprisonné et, en 2009, celui d’un Barack Obama qui devait encore faire ses preuves…

Ellen Johnson Sirleaf, la première présidente

Quand on demande à des petites filles libériennes ce qu’elles veulent faire plus tard, elles répondent souvent : « Présidente de la République ! » C’est l’effet magique de Ellen Johnson Sirleaf, 72 ans, qui a réussi à rendre un espoir plein d’énergie à ses compatriotes. Il y a 5 ans, « Ma Ellen » comme l’appellent ses plus fervents supporters, est devenue la première femme à être élue chef d’Etat en Afrique. Un sacré défi ! A de rares exceptions près, les femmes africaines peinent à exister en politique.

Si Ellen Johnson Sirleaf a gagné cette élection avec plus de 59 % des voix face à l’ex-footballeur Georges Weah, c’est parce qu’elle était la plus qualifiée pour le poste. Cette fille de la bourgeoisie métisse et éduquée de Monrovia a été formée à l’administration publique dans la prestigieuse université américaine de Harvard. Elle fut ministre des Finances dans les années 60 et 80, avant d’être envoyée en prison sous le régime du président Samuel Doe. C’est ensuite l’exil, et de beaux postes aux Nations unies et à la Banque Mondiale. En 1997, c’est Charles Taylor qui la chasse du pays. En 2005, elle remporte la présidentielle. Elle a depuis retroussé ses manches et obtenu de l’aide pour reconstruire un pays en ruines après 14 ans de guerre civile : remises de dettes, investissements étrangers, reconstruction de routes et autres infrastructures. Mais il reste tant à faire, et certains Libériens, déçus, estiment qu’elle n’a pas rempli ses promesses. Cette femme charismatique est peut-être plus populaire au sein de la communauté internationale que dans son propre pays.

Leymah Gbowee, la guerrière de la paix

Ne vous fiez pas à ses aimables rondeurs : il n’y a aucune indolence chez la Libérienne Leymah Gbowee, 39 ans. Elle avait 17 ans lorsque la première guerre civile a éclaté au Liberia. Travailleuse sociale, elle s’est beaucoup occupée des enfants-soldats enrôlés par Charles Taylor, profondément traumatisés. « Il n’y a rien qui devrait conduire les gens à faire ce qu’ils ont fait aux enfants du Liberia, drogués, armés, devenus des machines à tuer », explique-t-elle. Elle réalise alors que « la seule manière de changer les choses, du mal vers le bien, était pour nous, femmes et mères de ces enfants, de se lever et d’aller dans la bonne direction ».

En 2002, elle organise un groupe de femmes pour la paix. Chrétiennes et musulmanes prient ensemble pour la paix, marchent vêtues de blanc et n’hésitent pas à faire pression sur les hommes via une grève du sexe… Elles arrivent à obliger Charles Taylor à participer à une réunion et lui extorquent la promesse de participer à des négociations de paix au Ghana. Leymah, accompagnée d’autres femmes, y assiste. Exigeant un accord, elles vont jusqu’à s’enchaîner autour du lieu des négociations. Leur mobilisation ne faiblit pas pendant la période de transition qui suit les accords de paix (2003). Leymah réussit ensuite à mobiliser des femmes de diverses confessions dans tout le pays pour appuyer la campagne électorale d’Ellen Johnson Sirleaf. En 2006, elle fonde au Ghana avec d’autres femmes le Réseau Afrique femmes, paix et sécurité, qui promeut la participation stratégique des femmes dans la paix et la sécurité sur tout le continent. Elles ont déjà été actives au Liberia, en Côte d’Ivoire, au Nigeria et en Sierra Leone. Le travail ne manque pas…

Tawakkol Karman, toujours sur le front

Quand elle est née, Ali Abdallah Saleh venait tout juste d’accéder au pouvoir. 32 ans plus tard, le président du Yémen est encore là, mais elle est bien déterminée à le faire tomber. La jeune femme n’est pas l’activiste la plus connue du Printemps arabe. Pourtant, elle est l’instigatrice de la révolte dans son pays.

Voilà sept mois qu’elle a planté sa tente sur la place du Changement. «Je resterai jusqu’à ce que la démocratie soit garantie dans mon pays, même si cela prend sept mois de plus», affirme-t-elle. C’est là qu’elle a célébré la nouvelle de son Prix Nobel, vendredi, avec les manifestants à qui elle a dédié son prix, ainsi qu’à «toutes les révolutions dans le monde arabe». Tawakkol Karman, diplômée en Science politique de l’université de Sanaa, siège au sein du Conseil de la Choura, le comité central du parti islamiste Al-Islah, l’un des principaux groupes d’opposition. Multipliant les apparitions publiques, elle troque sa burqa contre un hijab coloré et se met régulièrement en travers du chemin de la frange salafiste. Son militantisme prend forme bien en 2005, quand elle crée l’organisation «Femmes journalistes sans chaînes» pour promouvoir la liberté d’expression. Empêchée de créer un journal, elle met en place un système d’alerte par SMS sur les droits de l’homme. Entre 2007 et 2010, Tawakkol Karman manifeste toutes les semaines contre l’injustice. Sur le modèle de la Tunisie et de l’Egypte, elle initie le «jour de la colère» yéménite. L’égérie de la nouvelle génération yéménite est la première femme arabe à recevoir le Prix Nobel.

TV2, la chaîne norvégienne qui fait des pronostics justes

Dans le secret des Nobel ?

Jeudi soir, la chaîne norvégienne TV2 avait mis en avant la présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf, comme étant « la lauréate la plus probable » du Nobel de la Paix. Pourtant, la plupart des observateurs pariaient sur des acteurs tunisiens ou égyptiens du printemps arabe. Les deux dernières années, la chaîne norvégienne avait aussi correctement pronostiqué le nom du vainqueur. Fuite ? Boule de cristal ? Copinage ? Une autre chaîne norvégienne, NRK, avait recueilli les confidences du président du Comité Nobel qui avait annoncé un prix « très rassembleur » mais pas nécessairement du côté du « printemps arabe ». CQFD !

Déception, pas de Nobel pour la révolution tunisienne

reportage

tunis

correspondance

Quand la radio annonce les noms des heureuses élues pour le prix Nobel, le chauffeur de taxi se retourne. « C’est qui ? Je suis désolée, je ne connais pas. » Il baisse le volume et ajoute : « Une déception de plus pour la Tunisie. Cela aurait fait du bien au moral du pays. Mais bon, rien ne marche ici. » Grande favorite, la blogueuse tunisienne Lina Ben Mehnni est passée tout près de la distinction.

Peu avant l’annonce du verdict, dans la maison des Ben Mehnni, le calme n’est qu’apparent. La jeune fille s’envole dans quelques heures pour assurer la promotion de son livre dans un festival de cinéma. Son père, Sadher, avoue avoir prié pour qu’elle remporte le Nobel, mais surtout pour qu’elle ne l’ait pas. « Vous n’imaginez pas l’enfer médiatique qu’est devenue notre vie depuis son succès. Alors ça, en plus ? Comment voulez-vous que je la protège ? », avoue le père avec une pointe de fatigue et de stress. « Je lui avais interdit de faire tout ça, mais elle ne m’écoutait pas. Je surveillais donc tous ses posts sur Facebook ou sur son blog pour la suivre. Si elle ne donnait pas de nouvelles pendant plus d’une journée, c’est qu’elle était partie couvrir la révolution », ajoute-t-il. Membre de la ligue des droits de l’homme tunisienne, il suit sa fille dans tous ses déplacements. Ou plutôt tentait de la suivre. Mais avec la médiatisation, le rythme s’est intensifié et il n’a pas pu suivre.

A Tunisian Girl

Transplantée du rein, la jeune femme est de santé fragile. Ce qui ne l’empêche pas de multiplier les rendez-vous avec la presse et la communauté de blogueurs tunisiens. Pourtant, jusque-là, le blog de cette professeur d’anglais à la faculté des lettres 9 Avril, à Tunis, n’était pas vraiment militant ni virulent. Juste des poèmes et pensées, un journal intime. Mais les événements qui ont suivi la mort par immolation du jeune Mohammed Bouazzizi, à Sidi Bouzid (sud), ont réveillé ses gènes de contestation.

Lina Ben Mhenni n’avait pas prévu tout ce qui allait se passer. Elle n’a tout juste que 28 ans, petite et fine, les cheveux bruns et une large mèche qui lui cache souvent le visage. Lorsqu’un objectif ou une caméra s’approche, son regard se fait fuyant. Sauf quand elle évoque son combat. Début janvier 2011, elle se met à raconter sur son blog, A Tunisian girl, les violences que subissent les manifestants. Armée de son appareil photo et d’une clé 3G, elle a parcouru tout le pays, suivi toutes les manifestations, toutes les répressions surtout.

Le 9 janvier, elle diffuse les scènes de violences survenues à Regueb et Sidi Bouzid. Ce sont les premières images qui sortiront de ces évènements sanglants. Elle n’est pas Nobel, non, mais elle promet de continuer le combat.

L’IMPARDONNABLE OCCASION Manquée DES Jurés D’OSLO

Pourquoi s’en cacher ? Nous avons ressenti une grosse frustration ce midi en apprenant le résultat du Prix Nobel de la paix. Rien à voir avec les trois lauréates, libériennes et yéménite. Elles ont sans doute amplement mérité d’être honorées. Mais, bon sang, les jurés scandinaves ont-ils entendu parler des révoltes arabes ? Que n’ont-ils décidé de saluer à sa juste mesure cette année l’extraordinaire aventure humaine qui a vu des millions de citoyens jusque-là réduits au rôle de sujets voire d’objets par des dictatures implacables (soutenues par l’Occident) se soulever contre l’ignominie ?

Ils ont été des milliers à perdre la vie. Et cette sinistre comptabilité continue en Syrie, au Yémen, etc. Tant de gens ont fait preuve d’un courage simplement inouï dans ce contexte. Au nom d’un besoin irrépressible de dignité, de liberté. Et, à l’exception du paradigme libyen, dans un esprit de non-violence tout à fait remarquable. Mais les jurés d’Oslo ont délayé le message : ils se sont contentés d’un tiers de mesure (car l’une des trois lauréates, la Yéménite Tawakul Karman, fait partie des révoltés dans son pays).

En 2009, ces jurés avaient osé honorer Barack Obama, alors président des Etats-Unis depuis… huit mois ! Sous le prétexte que ses intentions déclarées étaient nobles. Certes, il avait promis de fermer Guantánamo en un an, son discours du Caire, en juin cette année-là, avait suscité l’espoir dans le monde arabe, et son charisme avait ému la planète. Mais, à l’inventaire, deux ans plus tard, quelle immense déception. « Gitmo » n’est pas fermé, les Palestiniens restent occupés avec la complicité active de l’administration américaine, et le charme du président n’opère plus.

Cette année, du côté des indignés-révoltés-révolutionnaires arabes, les candidats naturels au Nobel de la paix se bousculaient au portillon. Beaucoup d’observateurs caressaient le rêve de voir Lina Ben Mhenni être couronnée. Nous en étions. Cette Tunisienne de 27 ans a donné un visage au tourbillon contestataire qui a emporté le régime de Ben Ali en quelques jours. Blogueuse trilingue arabe-français-anglais (« A Tunisian Girl »), elle a affronté avec courage les sbires au service du totalitarisme tunisien. Elle eût, sans conteste, illuminé le palmarès des Nobel. Quelle impardonnable occasion manquée !

LOOS,BAUDOUIN,KIESEL,VERONIQUE,ZÜND, Céline
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