Tintin entre dans le petit XXIe, mille sabords !

C’est avec une impatience vraiment peu dissimulée que la presse belge a pu découvrir, hier matin sur le coup de 10 heures, Les Aventures de Tintin : Le Secret de la licorne.

Impatience, et pour cause : cela fait trente ans, depuis la sortie de ses Aventuriers de l’arche perdue, que le cinéaste américain Steven Spielberg se passionne pour les tribulations de « notre » petit reporter. Début 1983, peu avant la mort de Hergé, Spielberg s’entretient par téléphone avec le créateur de Tintin. Lui dit son admiration. Et son envie irrépressible de porter l’univers de Hergé sur grand écran. Convaincu du talent du jeune Américain, qui vient de signer E.T., Hergé accepte. En insistant sur l’idée que Spielberg, vrai créateur, doit avoir carte blanche.

Près de trois décennies plus tard, voici enfin le résultat. Et voilà la toute bonne surprise. Car, autant le dire tout de suite, avec ce film rythmé, coloré, plein de relief, Spielberg se montre à la hauteur de ses ambitions. Son film, proposé en 3D et réalisé en « motion capture », avec la collaboration active de Peter Jackson (Le Seigneur des anneaux) et de ses studios Weta (Avatar), est un épastrouillant film d’aventures, grand public, qui alterne intrigue exotique (entre désert du Sahara et océan de whisky) avec jeu de piste policier, le tout avec un arrière-plan souvent enlevé, léger, voire carrément désopilant.

On ne fera pas l’injure aux lecteurs belges de rappeler l’intrigue du récit, qui démarre avec l’acquisition par Tintin d’une mystérieuse maquette d’un bateau appelé « La Licorne ». À partir de là, c’est le jeu de dominos : un événement en entraîne un autre, puis un autre, jusqu’à l’inespéré dénouement, cher à Hergé.

Campé par de nombreux comédiens britanniques comme Jamie Bell (Tintin), Andy Serkis (Haddock) ou Daniel Craig (Sakharine), le film, qui après un joli générique en ombres chinoises démarre allégrement dans les rues de Bruxelles et de la place du marché aux puces, dégage une ambiance souvent British.

Et l’on est à peine surpris de constater, à l’arrivée, que Tintin (à la mine ici de jeune Celte) se fait voler la vedette par un incroyable Haddock, autrement plus ravageur. Légende déclassée, épouvantail incroyablement imbibé, chochotte pleurnicharde et caractérielle, cinoque méchamment déshydraté, notre capitaine ferait presque de l’ombre à Jack Sparrow, cet autre pirate loser, loufoque… et bien entendu porté sur la bouteille.

Milou, pas en reste, se fend ici et là de solos aussi espiègles que très athlétiques. Par contre, point de trace ici du – trop français ? – professeur Tournesol.

Sacrée réussite, donc, que tempère néanmoins, vers la fin du film, une quinzaine de minutes de poursuites qui sacrifient inutilement au rituel hollywoodien du film d’action.

Il n’empêche : voici la grande renaissance de Tintin. Et sa postérité assurée pour les prochaines générations de suceurs de pouce.

Le grand mérite de Spielberg est de parvenir à garder intacts la fraîcheur et l’esprit d’enfance de la saga de Hergé, malgré une armada d’effets spéciaux et de technologies nouvelles. Voici du coup le reporter du Petit Vingtième qui entre par la grande porte dans le vingt et unième siècle.

On ne trahira pas ici un grand secret : le film s’achève sur la promesse de nouvelles aventures, qui ne pourraient tarder. Et qui devraient cette fois être réalisées par Peter Jackson, autre admirateur devant l’éternel de l’œuvre de Georges Rémy.

La fête des amis de Tintin est prête à commencer. Le samedi 22 octobre, Steven Spielberg viendra fouler le tapis rouge de l’UGC De Brouckère, pour la première mondiale du film. Tout ça quatre jours avant sa sortie en salles, mille milliards de mille sabords !

L’avis de nos 2 journalistes

« Spielberg (et Haddock) reliftent Tintin »

J’aime…

– le format « film d’aventures » populaire, au sens le plus fort.

– l’incroyable Haddock, qui vole en passant la vedette à Tintin.

– l’harmonieuse alternance entre jeu de pistes, intrigue et arrière-plan picaresque, souvent hilarant.

J’aime pas…

– les scènes de poursuites, chères au cinéma hollywoodien et qui vont inutilement à l’encontre de l’esprit Tintin.

– le choix de Spielberg nous a privés d’un film, sur papier très original, de Jaco Van Dormael sur Tintin.

« Tintin trouve enfin sa personnalité »

J’aime…

– Spielberg a l’audace de réinventer les personnages sans trahir l’esprit d’Hergé.

– le graphisme en 3D donne de l’épaisseur au trait et du caractère au dessin.

– le jeu d’acteur en motion capture apporte de la personnalité à Tintin et Haddock sans tomber dans la caricature.

J’aime pas…
– les courses-poursuites et la fin à suivre qui laisse le spectateur sur sa faim…

Qu’est-ce que le « motion capture » ?

Bien que pionniers à bien des égards, Peter Jackson et Steven Spielberg ne sont pas les premiers à utiliser la technique de « motion capture » ou, en français, « capture de mouvements » bien que le terme « capteur de mouvements » soit le plus approprié. C’est Robert Zemeckis avec l’adaptation du conte de Noël de Chris Van Allsburg, Polar Express, qui inaugure ce défi artistique et technologique en 2004.

Imaginez Jamie Bell (Tintin) avec des capteurs sur tout le corps. Des dizaines de capteurs. Plusieurs marqueurs sont également positionnés sur le visage du comédien révélé dans Billy Elliot. Ceci afin de capter au mieux les mouvements faciaux grâce à des caméras qui tournent autour de l’acteur. Ces mouvements bien réels (une grimace, une chute, une course…) sont ensuite renvoyés dans un monde virtuel, enregistrés en temps réels par une armée d’ordinateurs. Ils sont alors transmis une version virtuelle de l’acteur que les animateurs vont habiller. Ils lui mettent des vêtements, ajoutent des couleurs, épaississent les cheveux, noircissent une moustache, bref, construisent littéralement le personnage qu’on verra ensuite à l’écran avec toute la profondeur et le relief nécessaire. Pour Gad El Maleh (Omar Ben Salaad dans Tintin) : « Cette technique permet au comédien de revenir à ses fondamentaux : jouer avec son corps ».

De la case à l’écran, cherchez le clin d’œil

Le Secret de la Licorne de Spielberg s’ouvre comme l’album de Tintin sur les images du Vieux Marché de Bruxelles. Hergé est le premier personnage que l’on voit apparaître à l’écran. L’hommage est documenté. A l’époque où il dessinait l’album de la Licorne, l’auteur était un habitué des lieux. Spielberg l’habille en peintre du dimanche. Hergé brosse le portrait d’un personnage bien connu sur la place dont le spectateur ne voit que les culottes de golf… Quand l’artiste tend l’œuvre terminée à son modèle, Tintin, le tableau a la ligne claire d’une célèbre bande dessinée. Au-delà de l’hommage, ce stratagème permet au héros de se libérer des cases et d’exister pour lui-même : une autre aventure peut commencer, celle que Spielberg a rêvée pour lui…

Au cinéma, Tintin perd son visage lisse pour exercer véritablement son métier de journaliste. Dans son appartement, Spielberg a accumulé les manchettes du Petit Vingtième qui l’ont rendu célèbre. Avec la chasse au trésor de la Licorne, le petit reporter tient son nouveau grand reportage. Tintin enquête sur la généalogie d’un certain chevalier de Hadoque. Il s’aventure jusque dans les ruines du château de Moulinsart et son fidèle Milou, dont l’animation est pétillante, n’a même plus besoin de parler pour venir à la rescousse de son maître.

Le capitaine Haddock pouvait craindre pour son whisky avec la censure américaine mais Spielberg a résisté aux ligues de vertu. C’est un pur boit-sans-soif. Haddock carbure même à l’alcool de pharmacie, la faute à son ancêtre trop chevaleresque qui a mis des complexes à tous ses descendants. Chez les Haddock, on est alcoolique de père en fils !

Au-delà de ces détails familiers, attendez-vous à être surpris. Spielberg saisit pleinement sa liberté par rapport à l’œuvre originale : Monsieur Sakharine ne collectionne plus les modèles réduits. C’est le descendant implacable du pirate Rackham le Rouge. Hergé avait lui-même donné un héritier au pirate dans Le trésor de Rackham le Rouge mais le réalisateur américain brouille les cartes comme il le fait avec la Castafiore. La diva, qui n’avait rien à faire dans cette histoire, est l’invitée du cheik Omar Ben Salaad, devenu amateur d’art et propriétaire du troisième vaisseau miniature de la Licorne. Spielberg joue des symboles du monde d’Hergé pour nous raconter sa propre aventure de Tintin. Les tintinologues en sortiront tout tourneboulés mais nous avons ri comme un Rossignol milanais.

L’expressivité du petit reporter

Là où la ligne claire d’Hergé ne permettait à Tintin que de transpirer devant le danger, la motion capture permet aux acteurs cachés sous les capteurs sensoriels de nous faire lire sur les visages des héros toute la palette des émotions humaines.

L’alcoolisme assumé du capitaine

Contrairement aux choix des réalisateurs des dessins animés télévisés, Steven Spielberg assume pleinement l’alcoolisme du capitaine Haddock. Mieux : il l’utilise habilement comme un moteur de la quête identitaire de ses racines familiales.

Les gros nez des Dupondt

Faut-il y voir un clin d’œil au « nickname » des héros de BD belges que les encyclopédies qualifient de « gros nez » ? Ceux des Dupondt sont vraiment tapés ! Mais en regardant les cases d’Hergé à la loupe, on s’aperçoit que Spielberg n’a rien inventé.

Milou muet de réalisme

Le film de Spielberg repousse les limites du réalisme de la bande dessinée d’Hergé. Milou en perd la parole et il renonce à faire de l’humour sur la place du Jeu de balle, où il faisait semblant de se gratter pour dire au lecteur qu’on était au Marché aux puces.

La révélation de Sakharine

Plutôt que d’inventer de nouveaux personnages, Spielberg bouscule ceux d’Hergé. Il fait d’Ivanovitch Sakharine le propriétaire des ruines de Moulinsart, le descendant du pirate Rackham le Rouge et l’ennemi héréditaire du capitaine Haddock. Trop fort !

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