ArcelorMittal sacrifie le cœur de Cockerill

La rumeur avait commencé à enfler durant l’après-midi, pour obtenir confirmation en début de soirée : c’est bel et bien la fermeture de la quasi-totalité de la phase à chaud de Cockerill, à Liège, que les hauts dirigeants d’ArcelorMittal sont venus annoncer. L’impact social est rude : plus de 600 emplois directs menacés, sans tenir compte de l’effet sur des centaines de sous-traitants… Parmi les outils de la phase à chaud, seul le laminoir de Chertal, déjà approvisionné par le site français de Dunkerque, échappe au couperet. Mais les deux hauts-fourneaux de Seraing (HF6) et d’Ougrée (HFB), l’agglomération ainsi que l’aciérie et les coulées continues de Chertal sont condamnés. Ils étaient du reste déjà à l’arrêt, en raison de la faiblesse de la conjoncture.

La funeste nouvelle a été portée à Namur en fin d’après-midi par Robrecht Himpe, le patron de la branche « plat carbone » du groupe pour l’Europe, à Rudy Demotte, ministre-président wallon, accompagné de Jean-Claude Marcourt (Economie) et André Antoine (Emploi). Aucun des politiques présents ne s’est exprimé à l’issue de la réunion, l’annonce officielle devant encore faite ce jeudi matin, en conseil d’entreprise, dans le respect de la loi Renault sur les licenciements collectifs. De sources concordantes, on sait cependant que Robrecht Himpe s’est fait vertement rappeler les promesses de Lakshmi Mittal, le patron d’ArcelorMittal, et que la Région a menacé de réclamer le paiement d’une pénalité de l’ordre de 20 millions d’euros négociée il y a bien longtemps. Les questions relatives à l’assainissement des sites à désaffecter ainsi qu’à l’accompagnement social des travailleurs concernés ont aussi été abordées.

Côté syndical, où l’on a été informé, à Liège, par Geert Van Poelvoorde, le directeur de la division « plat carbone » pour l’Europe du Nord, on se montre plus disert. « L’annonce a été évacuée oralement en une demi-heure, raconte Francis Gomez, à la tête des métallos de la FGTB. Il a justifié cette décision par l’aggravation de la crise et par l’absence de perspectives de redressement dans les années à venir ». Le propos est confirmé par Jordan Atanasov, son homologue de la CSC-Métal, qui n’hésite pas à qualifier Lakshmi Mittal de « voyou ». « Cet homme a fait miroiter des promesses qu’il n’a jamais tenues, assure-t-il. Il a obtenu des concessions gigantesques du gouvernement wallon pour acquérir les quotas d’émission de CO2. Par la suite, il n’a cessé d’exiger des concessions, de la flexibilité, mais n’a jamais procédé aux investissements promis ». Francis Gomez n’entend cependant pas baisser les bras. « Qu’il s’en aille et qu’il nous laisse négocier notre avenir seul, affirme-t-il. Nous pourrions au moins nous mettre en quête d’un éventuel repreneur ».

Nonobstant cette hypothétique perspective, la mort prochaine de la phase à chaud aussi scelle le sort de la sidérurgie intégrée à Liège – le « chaud » produisant l’acier travaillé par les usines du « froid » pour l’automobile et la construction notamment. Désormais totalement dépendantes, pour leur approvisionnement, de hauts-fourneaux éloignés, ces usines du froid sont fragilisées. Or, c’est bien là que se situe, depuis quelques années déjà, l’essentiel de l’emploi dans l’acier liégeois.

Accord social chez ArcelorMittal… Gand

Contraste saisissant : alors que des centaines d’emplois sont menacés à Liège, chez ArcelorMittal à Gand, c’est un accord relatif à la revalorisation du statut des 909 travailleurs chargés de la maintenance chez qui a été conclu mercredi. L’inquiétude régnait depuis le mois de mai au sein des travailleurs en charge de la maintenance avec pour conséquence des mouvements de grève. L’issue heureuse de ce conflit-là illustre bien l’avantage compétitif pris par la sidérurgie maritime au sein des géants de l’acier. (B. P.)

La douche froide dans la salle Bombay

Le crachin du soir achève les mines déconfites. Mains dans les poches, fuyant les caméras de télévision, les délégués ont le regard vide. Sept heures du soir devant le Cercle de Wallonie du Val Saint-Lambert de Seraing : les organisations syndicales viennent de recevoir la douche froide. C’est dans la salle Bombay (sic) de ce symbole du renouveau de la Wallonie que les patrons d’ArcelorMittal ont annoncé la fermeture pure et simple des hauts-fourneaux, aciérie et laminoir liégeois.

« Bande d’hypocrites, vous avez donné plein d’espoirs aux travailleurs en leur disant “soyez compétitifs ça va aller”. Et les travailleurs ont accepté de faire des efforts et des sacrifices. Tout ça pour fermer ! Et bien si Mittal ne veut plus de l’outil, on va le reprendre », leur a lâché Francis Gomez, le boss des métallos de la FGTB.

Sur le parvis du château du Val, les responsables syndicaux entrevoient déjà le cataclysme social dans le bassin liégeois, frôlé en 2005. « C’est toute la sidérurgie liégeoise qui risque de fermer, affirme Jordan Atanasov, permanent CSC. Directement 563 emplois sont concernés mais si tout ferme, ce sont des milliers d’emplois qui vont disparaître. »

Une gifle, un coup de massue, une trahison de la direction liégeoise : l’heure n’est pas – encore – à la mobilisation. « On encaisse, lâche un délégué puis on va faire le tour des usines pour informer les travailleurs. » La radio a déjà fait son œuvre, dans la soirée, spontanément, des travailleurs, dégouttés par l’annonce de la fermeture, quittent les lignes de Chertal, de la cokerie et du froid. « On leur a fait avaler des couleuvres en les convaincant qu’il fallait encaisser restructuration sur restructuration pour pérenniser l’outil, déclare Jean-Luc Rader, permanent FGTB. On en a fait des révoltés. »

Les spots des télévisions s’éteignent, les syndicalistes désertent le gravier du château. A la douche froide risque de succéder l’ébullition sociale.

historique

La deuxième mort
des hauts-fourneaux

La décision d’ArcelorMittal de fermer la phase à chaud liégeoise n’est que la répétition d’un couperet actionné par Arcelor en janvier 2003. La maison-mère de Cockerill, digérant alors la fusion de ses entités constitutives françaises, espagnoles et luxembourgeoises, décidait de se séparer de cet encombrant héritage wallon en préservant cependant les usines de finition (le « froid ») à plus haute valeur ajoutée. La justification ? Manque de compétitivité au sein du groupe, la haute direction du groupe consentant finalement à reporter de 2006 à 2009 l’horizon de la fermeture à la condition de sacrifier dès 2005 l’un des deux hauts-fourneaux, à Seraing. En janvier 2006, l’ensemble du bassin liégeois reprend pourtant espoir à la faveur du lancement d’une OPA (offre publique d’achat) hostile sur Arcelor par le magnat de l’acier Lakshmi Mittal. Celui-ci promettait de rouvrir le dossier de la sidérurgie liégeoise s’il emportait la mise – la chose étant faite en juin 2006. Porté par une conjoncture alors inédite dans un secteur de l’acier qui atteignait des volumes records de consommation à l’échelle mondiale, Lakshmi Mittal rallumait finalement au printemps 2008 le haut-fourneau de Seraing (HF6) éteint par Arcelor au printemps 2005. L’embellie fut de courte durée. Touchée de plein fouet par la crise financière de l’automne 2008, la sidérurgie se recroquevillait dans

l’urgence. A Liège, le HF6 payait d’emblée la facture par une nouvelle mise sous cocon – il n’a plus été rallumé depuis. Quant au HFB d’Ougrée, il était lui aussi éteint quelques mois plus tard, puis rallumé, puis à nouveau éteint au gré de la conjoncture…

Réaction

« Seraing, ville morte »
Les pensées d’Alain Mathot (PS), bourgmestre de Seraing, vont d’abord aux travailleurs, « des gens à qui on a donné espoir, qui ont fait des efforts en matière de flexibilité et de baisse de salaire, et qui vont perdre leur travail ». Le mandataire estime ensuite qu’il faut envisager toutes les solutions. « Nous devons voir s’il est possible de faire changer d’avis M. Mittal. Sinon, est-il vendeur et y a-t-il un repreneur intéressé ? ». Comme hypothèse ultime, Alain Mathot n’écarte pas la nationalisation. « C’est une activité structurante qui représente 10.000 emplois dans la région, ce n’est pas rien », insiste-t-il, en rappelant que la recapitalisation des années 80 a donné naissance à des start-up et de l’emploi en cascade. L’impact de l’arrêt de la phase à chaud touchera également les finances communales. « Cela représente 1,3 million en recettes directes et 5 à 10 millions de perte totale, sur un budget communal de 90 millions. Si cela se concrétise et que nous ne sommes pas aidés, notre situation sera catastrophique. Ce sera Seraing, ville morte ».

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