la visiteuse du « Soir »

« On sent vraiment une forme de désespérance »

Si Mazarine Pingeot a sa carte du PS, elle n’a pas l’âme d’une femme politique.
Son « engagement » passe par la littérature et l’enseignement.

Mazarine Pingeot était à Bruxelles vendredi, à l’occasion de la sortie de son dernier roman, Pour mémoire, publié chez Julliard. Elle a fait halte à la rédaction du Soir, pour parler de l’ouvrage, bien sûr, mais également pour commenter, à notre demande, l’actualité.

En l’occurrence, l’actu de l’heure est avant tout socioéconomique : qu’il s’agisse de la liquidation de la sidérurgie liégeoise, des défis budgétaires à relever par le futur gouvernement Di Rupo ou plus généralement de la crise économique qui secoue l’Europe et jette les travailleurs dans la rue. « L’Europe sociale est à la traîne par rapport à l’Europe économique, constate la fille de François Mitterrand. C’est la chose la plus difficile à mettre sur pied mais pourtant, c’est entre autres pour cela que l’Europe a été faite… Je ne fais pas partie du plus bas prolétariat mais là, la crise touche vraiment tout le monde. Dans l’enseignement, dans le monde de la culture, que je connais, on sent vraiment une forme de désespérance envahir les mentalités. La vie est devenue dure. Au quotidien. »

La crise et ses tragiques conséquences sociales seront assurément le thème phare de l’élection présidentielle française. Dans ce contexte, Arnaud Montebourg, chantre de la « démondialisation » (arrivé troisième au premier tour de la primaire socialiste et qui vient d’apporter son soutien à François Hollande) a le vent en poupe : + 21 points dans un récent sondage publié par le journal Les Echos. Mais cela n’impressionne guère notre invitée…

« C’est facile de monter dans les sondages une fois qu’on est hors course », estime-t-elle. Au fait, a-t-elle participé à cette primaire ? « J’ai voté, mais je ne vous dirai pas pour qui, répond-elle. Je ne veux pas rentrer dans la bataille des primaires. Déjà, j’étais un peu sceptique sur cette idée. Je trouvais que se déchirer au sein d’un parti avant une élection, ce n’est pas très malin. Maintenant, il est vrai qu’ils ont très bien mené les choses, que cela leur a conféré une certaine légitimité et qu’ils ont eu une pub énorme… Mais je ne veux pas participer à quelque forme de dissension interne avant d’arriver à l’unité. La seule chose que je peux dire c’est que, que ce soit François Hollande ou Martine Aubry, je ne serai pas mécontente. J’ai voté pour l’un des deux… »

Et à partir de dimanche, quand le candidat sera désigné ? « Là, si on a besoin de moi, je serai présente, répond-elle. Mais en même temps, je ne suis pas une femme politique. J’ai ma carte du parti mais je n’ai pas une nature militante. »

Faire de la politique active, se présenter aux urnes, accepter un poste exécutif, est-ce quelque chose d’imaginable, à terme ? « Non !, tranche-t-elle. Si on n’est pas empli d’une ambition formidable, c’est quand même un sacerdoce ! N’étant pas emplie de cette ambition ni portée par une conviction forte – j’ai plutôt tendance à douter des choses qu’à les affirmer – je pense que je n’ai pas du tout l’état d’esprit adéquat. Et puis c’est un engagement entier. En termes de temps. Physiquement. Ce n’est pas du tout la vie que j’ai envie d’avoir. Mais en même temps, cela ne veut pas dire que je voudrais me couper du lien social… Je pense le faire plus par l’écriture ou par l’enseignement. C’est important de transmettre des choses, cela fait partie de ma vie ; mais sous cette forme-là. »

Et au-delà du PS ? D’aucuns prédisent que Marine Le Pen pourrait rééditer le mauvais tour joué par son père en 2002, en se hissant au deuxième tour de la présidentielle… « Je n’y crois pas, déclare Mazarine Pingeot. Cela dit, elle incarne la banalisation du discours du Front National. Elle touche des milieux censés ne pas y être sensibles. Elle est dangereuse de ce point de vue là. Et elle est emblématique d’un phénomène qui, la crise aidant, touche toute l’Europe. »

« Mon secret ne serait plus gardé »

La saga DSK n’est pas close. Vendredi, le camp de Dominique Strauss-Kahn a contesté les conclusions du parquet de Paris, selon qui l’agression sexuelle sur Tristane Banon était « reconnue ». Lors du volet américain de l’affaire, la presse a été accusée de ne pas avoir respecté la présomption d’innocence de l’ex-patron du FMI…

« Tout le monde était au spectacle, opine Mazarine Pingeot. Il y a effectivement eu présomption de culpabilité. Et cette “ culpabilité ”, elle lui sera toujours attachée, même dans une forme d’inconscient collectif. Au-delà de cette affaire, moralement, il est permis de condamner, chez DSK, cette espèce de “ droit de cuissage ”, de manque de respect pour les femmes… Raison pour laquelle je pense qu’il ne pourrait pas être président. »

La presse a également été montrée du doigt pour la raison inverse, à savoir pour avoir longtemps tu certaines turpitudes de DSK, prétendument bien connues des journalistes. Dans ce climat délétère, certains ont évoqué le « secret de polichinelle » qu’a longtemps été, en son temps, dans le Landerneau, de l’existence de la fille de François Mitterrand…

« On a effectivement fait le parallèle et cela m’a un peu énervé, réagit notre invitée. Je ne vois pas le rapport… C’est comme si mon existence était un forfait ! »

En 2011, un secret de ce type, impliquant un président de la République française, pourrait-il être gardé aussi longtemps ? « Je pense que non, répond Mazarine Pingeot. C’est une question d’époque. Et de personnalité. Mon père était quelqu’un qui imposait le respect de sa vie privée de manière assez farouche… à une époque où l’on respectait ça. Les rapports entre la presse et le monde politique étaient très différents. Et la presse à scandale n’avait pas encore connu l’essor que l’on sait. Aujourd’hui, tout a changé. Donc, ce ne serait plus possible. »

« Comment être un homme ? »

Dans Pour mémoire, son nouveau roman, bref, dense et prenant, Mazarine Pingeot met en scène un petit garçon de sept ans hanté à tel point par la Shoah que grandissant, il en perd presque la santé et la raison. « Cet enfant est le fruit de mon imagination, nous dit l’auteure. Mais il porte des choses, des angoisses, qui me sont personnelles. »

La Shoah hante depuis longtemps la romancière, philosophe de formation, davantage encore depuis qu’elle est devenue mère. « La question que l’enfant se pose, comment supporter que la Shoah ait eu lieu, m’habite tout le temps. Comment être un homme quand on sait que l’homme est aussi capable de ça ? Je me suis aperçue qu’il y a une ignorance terrible à la génération qui suit la mienne. Ce n’est pas normal. Quelque chose ne s’est pas passé dans la transmission. Soit on parle trop de la Shoah, soit on n’en connaît rien. Il y a des îlots énormes d’ignorance, que je trouve dangereux pour la société de demain et le rapport à la mémoire. »

Pour Mazarine Pingeot, rencontrer la Shoah, c’est perdre son innocence. Pour transmettre cette mémoire, elle a imaginé ce roman dans lequel le narrateur utilise la forme « tu ». « Très vite, cela s’est imposé. Aussi parce que pour moi, le roman est un dialogue intérieur. Ce personnage a une espèce de surmoi extraordinairement développé, une immense sévérité à son endroit et une grande violence vis-à-vis de lui-même. Il est à la fois son propre bourreau et sa propre victime. Ce “tu” raconte tout ça. Il me paraissait juste et en même temps, il m’a beaucoup portée. Il m’a permis de faire plein de choses que je n’aurais pas pu faire à la première personne. »

« Avoir un nom ne suffit pas »

Professeur de philosophie, chroniqueuse littéraire et écrivaine, Mazarine Pingeot a largement investi l’univers des lettres françaises. Comment vit-elle les grands-messes des prix littéraires qui s’annoncent à Paris ?

« Je n’achète pas un livre parce qu’il est estampillé “ Goncourt ” : en général, je le connais avant qu’il soit couronné car je lis les romans de la rentrée, explique-t-elle. Même si on entend régulièrement que les dés sont un peu pipés, que ce sont toujours les mêmes éditeurs qui raflent les prix, etc., je trouve cela très bien qu’il y ait des prix : cela donne un peu de punch à la vie littéraire. »

Quand Mazarine Pingeot présente son manuscrit à une maison d’édition parisienne, le lit-on comme celui de n’importe quel auteur, ou est-il désormais primordial « d’avoir un nom » pour être publié ?

« Je travaille avec le même éditeur (Julliard) depuis longtemps, répond l’auteure. Certaines maisons d’éditions sont spécialisées dans les “ coups ”. Et là, il est clair que c’est le nom de l’auteur qui compte. Mais ça n’a rien à voir avec la vraie littérature. Si c’est de la littérature, ça ne peut pas marcher. Car au bout du compte, il y a quand même un livre, et ce livre, les gens vont le lire… La sanction, elle sera très vite donnée. »

Dans sa « bibliothèque idéale », à côté des classiques de son adolescence comme Dostoïevski ou Stendhal, Mazarine Pingeot tire deux ouvrages récents qu’elle conseille vivement : L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni, et Les Dépossédés, de Steve Sem-Sandberg. « Mais il y a d’autres livres que j’aime énormément », précise-t-elle. Et d’énumérer Trame d’enfance de Christa Wolf ou Le temps que nous chantions, de Richard Powers.

Mazarine Pingeot

Mazarine Pingeot est écrivaine et professeure de philosophie à l’université de Paris VIII. Née en 1974, elle est la fille de l’ancien président de la République française François Mitterrand et d’Anne Pingeot, conservatrice au musée d’Orsay.

Elle est l’auteure de huit romans depuis 1998 (en 2005, dans « Bouche Cousue », publié chez Julliard, elle est revenue sur son enfance « cachée »). Mazarine Pingeot participe également, en tant que chroniqueuse littéraire, à de nombreuses émissions en radio et télé.

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