Capturé vivant, Kadhafi a été abattu à Syrte

RÉCIT

Huit heures du matin, ce jeudi à Syrte : sous le feu depuis plusieurs semaines, le dernier bastion loyaliste subit l’ultime assaut des combattants du nouveau régime. Ceux-ci ne le savent pas encore, mais c’est aujourd’hui, en moins de nonante minutes, que la ville va s’offrir et qu’une guerre va s’achever : bien avant la pleine chaleur du jour, un régime sera tombé.

Kadhafi l’a compris. Oui, il s’est réfugié ici, dans cette ville natale qu’il a choyée, et vers 8 h 30, lui et les siens tentent le coup de force : il faut sortir, forcer l’étau des assaillants. Cinq convois s’organisent. Qui sont ces hommes pris au piège ? L’ancien ministre de la Défense Abu Bakr Yunis. Il va mourir, de même que plusieurs compagnons de route du colonel et son fils Moutassim. D’autres vont survivre : l’espion Abd Allah al-Sanusi, le porte-parole Moussa Ibrahim.

Lorsque les convois forcent enfin leur chemin, ils se trahissent aux yeux des avions espions qui les suivent en « visuel direct » : curieux, ces convois multiples qui quittent une poche de résistance dont aucun véhicule n’était sorti depuis deux jours… L’Otan n’a pas intercepté de conversations – non, elle n’a aucune identification vocale des fuyards mais elle ordonne cependant une frappe aérienne. L’aviation française s’exécute.

Et c’est là que s’ouvre une parenthèse nébuleuse : le véhicule de Kadhafi a-t-il simplement été « arrêté » par les tirs français ou a-t-il été touché ? Kadhafi est probablement blessé lorsqu’il quitte son véhicule, met le pied dans un quartier hostile investi de combattants venus de Misrata pour libérer Syrte.

Et Kadhafi se terre, tout comme Saddam Hussein avant lui : dans un large tuyau d’égout enfoui sous une route.

C’est là que les combattants de Misrata vont le localiser, puis le cerner. Il crie « Ne tirez pas ! Ne tirez pas ! » Il est alors capturé vivant, malgré le pistolet plaqué d’or qui lui est confisqué et qu’un combattant exhibera l’après-midi devant un photographe de l’AFP.

Vivant ! C’est ce que confirmera le ministre de l’Immigration Ali Errishi, une version bientôt détaillée par Al-Jazeera : Kadhafi est grièvement blessé aux jambes, sont état est « critique » mais il est vivant.

Il n’est pas midi quand une autre version fait surface, ouvrant une seconde parenthèse nébuleuse : Kadhafi est mort durant sa brève détention, d’une balle de 9 mm tirée dans le ventre. Là où la mort est la plus lente, la plus douloureuse. D’autres comptes rendus évoquent une balle tirée dans chaque jambe, ainsi qu’une balle dans la tête. Les premières vidéos ultralégères des GSM, qui tournent de manière virale sur le Net, montrent pourtant le cadavre d’un dictateur dont la boîte crânienne est intacte. Mais bientôt les photos confirment le cercle net et noir d’un impact dans la tempe gauche, à bout touchant. Compromettant.

A la mi-journée, l’un des officiels du CNT, Abdel Majid Mlegta, déclare sobrement : « Il y avait beaucoup de tirs contre son groupe et il est mort. » Un tir rebelle mal contrôlé ? Un combattant présent sur les lieux déclare à Sky News que « quelqu’un l’a abattu avec un 9mm ». Un autre combattant dit avoir frappé le corps avec une chaussure pour insulter sa mémoire. Que s’est-il passé ?

Vers 13h00, Al-Jazeera départage tout le monde : la chaîne qatarie révèle l’existence d’une vidéo qui montre Kadhafi bien vivant quoique blessé, debout, le dos plaqué de force contre la calandre d’une camionnette pick-up. Il est terrorisé, entouré de dizaines de rebelles. La bande-son restitue les hurlements des combattants : « Allah hu akbar, Allah hu akbar… » Il est vivant, le ciel est clair et la vidéo est limpide : un homme va mourir.

Dans l’après-midi, le chef militaire du CNT, Abdulhakim Belhaj, a fait savoir que la dépouille du dictateur avait été transportée vers une destination confidentielle, probablement Misrata. Tant recherchée durant de semaines, l’enveloppe charnelle de Mouammar Kadhafi est subitement devenue gênante.

Comme celle d’un certain Ben Laden, comme celles des Lumumba et Guevara.

Ce récit est basé sur les comptes rendus des correspondants d’Al-Jazeera, de la BBC, du New York Times, du Washington Post, de Reuters, de l’Agence France-Presse, de l’Associated Press et du Guardian.

LALLEMAND,ALAIN
Cette entrée a été publiée dans Monde, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.