Bangkok sous la menace du déluge

Thaïlande Les autorités, débordées, exhortent les habitants à quitter la capitale

© Aaron Favila/ AP.

BANGKOK

DE NOTRE CORRESPONDANT

Ce n’est pas l’exode avant le déluge, mais cela y ressemble tout de même un peu. Bangkok, dont environ un tiers des quartiers est déjà inondé, s’attend à se retrouver totalement sous les eaux dans les prochains jours. Le Centre de secours pour les inondations, lui-même encerclé par les eaux, a appelé tous les habitants à profiter du congé officiel de cinq jours décrété par le gouvernement pour quitter la capitale, sauf si leur présence y est absolument nécessaire.

Un week-end de tous les dangers s’annonce en effet : l’ampleur de la marée haute, conjuguée à l’arrivée de dizaines de millions de mètres cube d’eau accumulée dans la plaine rizicole au nord de Bangkok, devrait inonder la plus grande partie de la capitale. « Entre cinquante centimètres et un mètre cinquante, suivant la résistance des digues et la hauteur des quartiers », a précisé le gouverneur de Bangkok.

Jusqu’à présent, le déferlement des eaux n’avait touché que les quartiers nord de la ville et provoqué la fermeture de l’aéroport national de Don Muang. Mais vendredi, à la faveur de la rupture d’une digue, l’eau a commencé à s’infiltrer dans le centre économique et financier de la capitale. Les habitants barricadent leurs maisons à l’aide de plaques de métal et de sacs de sable. Les voitures sont enveloppées dans des toiles de plastique.

La pénurie d’eau potable dans la ville devient aiguë : seules des bouteilles d’eau minérale importées de France ou d’Australie sont disponibles à des prix sept fois plus élevé que celui des bouteilles locales. Les conserves alimentaires commencent à se faire rares. Beaucoup des habitants ont stocké nourriture et eau potable comme pour tenir un siège prolongé.

Les informations fournies par les diverses autorités gouvernementales et municipales sont si confuses que personne ne sait plus exactement à quoi s’attendre. En conséquence, beaucoup de Bangkokiens ont choisi l’option de la fuite. Les routes vers les stations balnéaires du sud, comme Hua Hin, Krabi et Phuket, et vers l’est, comme Pattaya, sont bloquées par des embouteillages monstres. De nombreuses chaînes d’hôtels de luxe offrent des formules à prix réduit pour les « réfugiés des inondations ». La gare routière du Nord a été prise d’assaut par des milliers de candidats au départ ; il faut plusieurs jours d’attente pour obtenir un siège dans un autocar.

Tous ne peuvent toutefois pas s’offrir le luxe d’une évasion face au danger. Dans la ville de Nonthaburi, près des faubourgs occidentaux de Bangkok, des milliers de familles vivent depuis plus d’un mois dans des maisons à demi submergées. « Nous vivons sur le toit », explique Chalor Nangna, plongé dans l’eau jusqu’à la taille. « Le plus dur, c’est pour la nourriture. Nous ne pouvons plus nous déplacer et parfois nous en sommes réduits à manger des liserons d’eau. »

La volonté du gouvernement de protéger coûte que coûte la capitale provoque des conflits entre groupes de citoyens. Mercredi, des habitants du quartier historique de Bangkok ont démantelé des digues de sacs de sable qui protégeaient le Grand Palais, résidence des anciens rois du Siam depuis le XVIIIe siècle. Les abords du site ont été brièvement inondés avant que des marins n’installent des pompes pour évacuer l’eau vers le fleuve.

« La situation est sérieuse. Les gens se battent entre eux. Ils disent : ma maison est inondée, mais ta maison ne l’est pas, pourquoi ? Si ce gouvernement n’est pas capable de gérer la crise, qu’il laisse la place à d’autres », s’énerve Nan Thiraphat, une commerçante.

Si l’image du gouvernement et tout particulièrement celle de Yingluck Shinawatra sont gravement érodées par la crise, l’armée en a profité, elle, pour se refaire une virginité. Vivement critiquée pour la répression meurtrière des manifestations anti-gouvernementales de l’été 2010, elle a dépêché 40.000 militaires sur le front des inondations. Omniprésents, ils ont déployé d’importants moyens matériels et agissent sans véritable coordination avec le gouvernement civil. « Tous les militaires, moi-même inclus, dorment très peu et travaillent parfois jusqu’à l’aube. Je veux que les gens aiment les soldats », dit le général Prayuth Chan-Ocha, chef de l’armée de terre.

DUBUS,ARNAUD
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