Charlie Hebdo en feu mais pas éteint

Le feu a ravagé les locaux de l’hebdo satirique qui caricaturait Mahomet. Mais le souffle du journal reste intact.

CHARB, le patron de « Charlie Hebdo », avec le journal dont la publication mercredi semble avoir causé l’attentat. © ALEXANDER KLEIN/AFP.

PARIS

De notre envoyée permanente

On s’attendait à une réaction, mais tout de même pas à celle-là ! » Devant les locaux dévastés de Charlie Hebdo, Luz observe mercredi matin les dégâts. Son dessin, paru à la une de l’hebdo satirique, ne se voulait pas agressif. « Franchement, Mahomet a l’air d’un type sympa avec lequel on irait presque boire un coup au bistrot », plaisante encore le caricaturiste, qui fait dire à son personnage : « 100 coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire ». Le trait de crayon n’a, il est vrai, rien à voir avec celui, plus féroce et controversé, du dessinateur Kurt Westergaard qui, il y a six ans, avait croqué le prophète avec un turban en forme de bombe à la mèche allumée, dans le journal danois Jyllands-Posten, déclenchant l’ire des islamistes hurlant au blasphème. Mais le journal français, rebaptisé pour l’occasion Charia hebdo, n’en a pas moins déchaîné la haine…

Il était une heure dans la nuit de mardi à mercredi quand un ou plusieurs cocktails Molotov ont été jetés dans les locaux que le journal occupait dans le XXe arrondissement de Paris. Le sinistre qui a suivi n’a blessé personne mais a tout détruit. « La chaleur de l’incendie, la suie et l’eau des pompiers ont détruit tout le matériel informatique », explique Charb, le directeur de Charlie. Sur le trottoir, des cartons à moitié calcinés rassemblent le peu d’outils et de documentation qui ont pu être extraits des décombres. Les vitres brisées jonchent encore le sol dans le périmètre de sécurité. Les policiers ont réveillé le patron du journal dans la nuit. Une surprise ? Ce n’en était pas totalement une, bien sûr. « Quand on a décidé de faire ce numéro avec Mahomet comme rédacteur en chef, l’avocat du journal était là, raconte Luz. On savait qu’on dérangerait. » Ces derniers jours, des menaces avaient aussi été proférées. Le secret avait vite été éventé. Charlie Hebdo allait rendre hommage à sa façon à la victoire du parti islamiste Ennahda en Tunisie et à la promesse du Conseil national de transition libyen que la charia serait la première loi à Tripoli… Le journal, fidèle à sa subversive attitude, ne ferait pas dans la dentelle.

Le ton serait piquant, avec un édito de Mahomet titré « L’apéro halal », des dessins mordant illustrant « la charia molle » ou même un supplément pastichant Le Figaro et intitulé « Charia Madame ». Mais s’il ne restait hier à Paris pas un seul des 75.000 exemplaires de Charlie Hebdo mis en vente, ce n’est pas seulement pour sa créativité qu’il est rapidement devenu « collector »…

Pour l’équipe du journal – une trentaine de personnes au total –, il ne fait aucun doute que l’incendie est lié au contenu de l’hebdo. Quelques heures après le départ de feu, le site internet de Charlie était d’ailleurs piraté par des hackers depuis l’étranger. Avec ce message à la une : « No god but Allah » (« Aucun autre Dieu que Allah »). « Cela procède du même terrorisme même si c’est une forme de terrorisme plus soft », commente Charb. Six ans après la première affaire des caricatures de Mahomet, le journal revit le même scénario. « A la différence qu’à l’époque, aucune menace n’avait été mise à exécution, nuance le patron du journal. On avait l’impression que la France était un pays privilégié. » Charlie avait même été relaxé au terme d’un procès intenté par la grande mosquée de Paris et l’Union des organisations islamiques de France. La justice avait estimé qu’il n’y avait pas eu d’injure. Désormais, l’équipe n’échappera sans doute pas à une protection policière. Mais pas question pour autant de se ranger…

Le journal ne pliera pas

Toute la presse est d’humeur solidaire. A la une du Monde, Plantu rend hommage à ses confrères. Même au Figaro, le patron Etienne Mougeotte, qui n’est pourtant pas le premier fan de Charlie, se fend d’un mot de soutien : « La liberté de la presse, c’est le droit de tout dire, y compris d’être provocant. »

Les téléphones des journalistes de l’hebdo satirique crépitent de messages de solidarité et d’offres d’hébergement. Parmi lesquels ce « tweet » du patron de Libération, Nicolas Demorand. « Vous êtes les bienvenus dans nos locaux, on se serrera. » Proposition aussitôt acceptée. Coûte que coûte, le journal paraîtra la semaine prochaine, assure l’équipe. « Et le ton sera toujours le même », revendique Luz. pour le dessinateur, le plus incroyable, c’est que les auteurs de l’incendie, qui ne peuvent être que des mécréants à ses yeux, lui ont donné la foi… en ce qu’il faisait…

Il faut dire que l’hebdo est soutenu par le pays tout entier. « J’appelle tous les Français à être solidaires », a indiqué le ministre de l’Intérieur Claude Guéant, qui s’est même rendu sur place pour mesurer l’étendue des dégâts. Une invitation qui suscite tout de même l’ironie de la gauche. « Quand j’entends les autorités défendre Charlie Hebdo, je n’oublie pas que ce sont les mêmes qui ont fait espionner des journalistes dans l’affaire Bettencourt », grince Benoît Hamon, le porte-parole du parti socialiste. Le Front national s’est lui aussi engouffré dans la brèche. L’extrême droite, qui n’a jamais autant labouré le terrain de la laïcité que depuis que le parti est dirigé par Marine Le Pen, ne s’est pas privée de réagir. « Il est temps que les pouvoirs publics réagissent à cette nouvelle forme de terrorisme », plaide le FN. Fait remarquable, l’Union des organisations islamiques de France, qui avait poursuivi Charlie Hebdo dans la première affaire des caricatures de Mahomet, dénonce cette fois les événements. « Ces caricatures heurtent. Il faut respecter la place du sacré, persiste et signe Mohamed Moussaoui, le président de l’UOIF. Mais je m’oppose fermement à toute forme de violence. »

Qu’il soit l’œuvre d’islamistes ou de « simples cons » comme disent les journalistes de Charlie, l’incendie du journal n’a en tout cas pas atteint son objectif. Il n’aura pas suffi à faire taire ceux qui entendent plus que jamais se saisir du crayon comme d’une arme au service de la liberté d’expression.

MESKENS,JOELLE
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