Ceci n’est pas un Bruegel

Arts Une enquête au long cours dévoile la face cachée de « La chute d’Icare »

© MUSÉES ROYAUX DES BEAUX-ARTS.

On se croirait à la fin de Cold Case, quand Lily Rush ou un de ses équipiers remet en place un vieux dossier poussiéreux après y avoir appliqué la mention : Affaire classée. Catherina Currie et Dominique Allart sont les enquêtrices de cette affaire-ci et elles cumulent passion pour le passé à la Lily Rush et compétences techniques dignes de l’équipe des Experts. Mais elles exercent leur talent dans l’histoire de l’art.

Mardi, à l’occasion de la présentation de six nouveaux ouvrages que l’Irpa (Institut royal du patrimoine artistique) s’apprête à publier, le duo a présenté ses conclusions sur la mystérieuse affaire de La chute d’Icare de Bruegel.

« Il y a, depuis très longtemps, un doute sur l’attribution de ce tableau à Bruegel l’Ancien, explique Dominique Allart. Nous y avons été confrontées dans le cadre d’une recherche que nous menons depuis une vingtaine d’années sur les copies de cet artiste. Nous avons fait des analyses scientifiques d’environ 70 œuvres de Bruegel et de son fils aîné, Pieter Bruegel le Jeune. »

Dans ce cadre, elles s’attaquent à la fameuse Chute d’Icare conservée aux Musées royaux des Beaux-Arts à Bruxelles (une autre version, due à un copiste, se trouve au Musée Van Buuren). En 1998 déjà, une étude au carbone 14 est menée. « Cela sert à dater le support de l’œuvre. On l’a située dans une fourchette entre 1584 et 1625. Bruegel étant mort en 1569, il ne pouvait être l’auteur de cette toile. Mais on restait là dans les probabilités. Or cette Chute d’Icare a une histoire mouvementée. Au XIXe, on lui a ajouté deux toiles de soutien car elle était déchirée. Il y a eu de nombreuses retouches et restaurations. Tout l’aspect en surface, aussi séduisant soit-il, n’a plus grand-chose en rapport avec les autres Bruegel. »

Mais malgré cette analyse et d’autres enquêtes, le doute persistait. Cette fois, il est levé. « Nous avons utilisé la réflectographie infra-rouge. Une technique qui fait apparaître ce qu’on ne voit pas sous la couche de peinture. Nous avons ainsi vu apparaître le dessin original se trouvant sous les multiples couches. Et il était parfaitement intact, contrairement à la peinture. »

Un style scolaire

Une découverte essentielle… bien que décevante. « Le dessin est très scolaire, franchement décevant. Il est réalisé avec beaucoup d’application, sans la moindre créativité. Aucun signe des hésitations et ratures qu’on retrouve dans les dessins de Bruegel. Ni même dans ceux de son fils où on trouve une sorte de frémissement du trait. Ici, on a clairement affaire à un copiste scrupuleux qui fait de son mieux. »

Affaire classée donc ! Cet élément déterminant vient en effet s’ajouter à une succession d’indices amplifiant constamment le doute. Nos deux enquêtrices ne condamnent pas l’œuvre pour autant. « J’espère qu’on continuera à l’aimer pour ce qu’elle est, affirme Dominique Allart. Sa puissance d’évocation poétique est intacte. Avec ses innombrables retouches, déchirures, restaurations, elle ressemble un peu à une ruine ancienne. Et les ruines peuvent être très belles. »

WYNANTS,JEAN-MARIE
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