Au 526e jour, rien ne va plus (air connu)

Le formateur sort de Ciergnon, lundi après-midi. il a remis sa démission au Roi. © JOHN THYS/Belga.

Alexander, je t’apprécie sur le plan humain. Mais tu portes une responsabilité écrasante. Tu plonges le pays dans l’abîme ; tu es le seul qui en portera la responsabilité. »

Rage et colère à la Chambre

Lundi, 14 h 30, Elio Di Rupo a convoqué les six négociateurs pour une réunion de la dernière chance. Acceptent-ils, oui ou non, de négocier sur la base de l’offre finale qu’il leur a remise la veille ? Tour à tour, Lutgen (CDH), Onkelinx (PS), Beke (CD&V) et Tobback (SP.A) marquent leur accord, teinté de quelques bémols. Et soulignent que l’on ne peut pas aller plus loin dans la réduction des dépenses publiques ou la compression du budget de la Sécu. Vient alors le tour d’Alexander De Croo, qui redit qu’il n’acceptera de négocier qu’à la condition que le formateur revoie drastiquement ses propositions budgétaires et socio-économiques (en rognant davantage dans les dépenses publiques, en musclant les réformes proposées en matière de chômage et de pension, et en ouvrant le débat sur l’indexation). Le formateur enrage… Il reprécise que sa dernière offre, que viennent d’accepter quatre partis (les socialistes et les sociaux-chrétiens) n’est modifiable « qu’à la marge ». Alors c’est non, aurait plus ou moins fait comprendre Alexander De Croo. Reste Charles Michel, qui lâche qu’il accepte « de considérer le document comme la base pour pouvoir commencer les négociations ». Le formateur, qui triture le budget depuis plus de cinq semaines, avale de travers. « Mais enfin, Charles, que

fait-on depuis quatre semaines ? On joue aux billes ou quoi ? » Furieux, Elio Di Rupo enfile sa veste et quitte la présidence de la Chambre. « Je vais chez le Roi, vous ne me laissez pas le choix. »

A qui le valet noir ?

Alors que le formateur file vers Ciergnon, où le Roi poursuit sa convalescence, les négociateurs accusent le coup. Puis, très vite, les langues se délient. Et ça cogne. Benoît Lutgen commence. Furieux, il lâche, sur le trottoir de la rue de la Loi, « la facture, elle sera lourde pour tous les citoyens. C’est de l’irresponsabilité politique ! » Les responsables sont tout désignés : les libéraux, du Nord comme du Sud. Ce sont eux, affirme-t-on dans le camp du « oui » (PS, SP.A, CDH, CD&V), qui jouent avec des allumettes. « Faux, archi-faux », réagit-on dans le clan libéral. « Nous sommes choqués par la décision du formateur de quitter la table des négociations en ce moment délicat pour le pays », s’insurge Charles Michel. Qui va plus loin, accusant ouvertement le formateur d’avoir, par cette démission, signé un nouvel acte de dramatisation dont il a le secret. En d’autres mots, d’instrumentaliser (une nouvelle fois) le Roi pour forcer un accord. Et d’aligner les « preuves » : les motards de l’escorte se tenaient prêts, dès 14 heures, rue de la Loi, et le formateur avait troqué son pull gris/basket pour un costume/nœud pap’ plus adapté aux audiences royales. Il n’en faut pas plus pour que, côté libéral, on dénonce

une mise en scène. Et que l’on s’irrite des « mensonges » distillés par les « partenaires » socialiste et social-chrétien. Le MR assure n’avoir à aucun moment refusé de négocier sur la base de la note du formateur. « Tout au plus a-t-on demandé à M. Di Rupo qu’il précise ce qu’il entendait par marge de négociation. Sa réponse a été que l’on ne touchait pas à l’équilibre recettes/dépenses. » Au MR, on affirme pouvoir assumer la dernière clé proposée par Elio Di Rupo (41 % en dépenses, 36 % en recettes et 23 % en mesures diverses). « Nous étions donc d’accord de négocier ; dire l’inverse est mensonger. » « Il n’a pas dit non, c’est vrai, mais il n’a jamais dit oui, il a été louvoyant. Or, le formateur voulait une réponse claire, qu’il n’a jamais reçue », s’énerve un autre négociateur. Pour l’Open VLD, c’est plus clair : c’est « niet ».

Le formateur abandonne, la Belgique plonge dans la crise, la guerre de la com’ commence.

Lutgen flingue Michel

Peu désireux d’endosser le mauvais rôle, les libéraux s’inquiètent du « jeu dangereux » auquel joue le formateur. Morceaux choisis. « Il voit que son image se détériore en Flandre, il fait diversion. » « Sa méthode patine, alors il fait dans la dramatisation, en espérant répéter l’épisode BHV. » Les accusations de théâtralisation sont vivement démenties dans l’entourage du formateur. « Est-ce que c’est un show ou une vraie rupture ? On le saura dans les prochains jours », commente, au balcon, un certain… Bart De Wever. Tout le monde s’interroge, nul ne sait vraiment…

A dix-neuf heures, les trois négociateurs francophones se retrouvent sur les plateaux télés. La camaraderie euphorique des accords institutionnels est révolue. Laurette Onkelinx se dit « très émue », « inquiète », « en colère ». A ses côtés Benoît Lutgen démarre au quart de tour et se déchaîne contre Charles Michel qui n’a pas vu venir l’estocade. Le président du CDH retrouve la fougue qu’on lui connaît au Parlement wallon. Il reproche au président du MR d’avoir refusé la négociation… « Faux », lui rétorque Charles Michel. Benoît Lutgen monte dans les tours. « Ah bon ? Vous avez dit oui ? Vous dites oui à la négociation ? Répondez Monsieur Michel, allez-y, répondez à ma question. » Une attaque, bien menée, d’une force rarement vue sur un plateau de journal télévisé. La RTBF accueille le trio, vingt minutes plus tard… Las, le match retour n’aura pas lieu. Mais le mal est fait. Dans les rangs du MR, on ne décolère pas. Et de dénoncer, pêle-mêle : la « virulence d’une agression qui mine la confiance entre partenaires » ; « le scotchage plus que jamais confirmé du CDH et du PS ».

Puis, l’attaque se prolonge. « A la table, Benoît Lutgen ne sort que des slogans poudre à lessiver. »

L’après-midi, on a pris la mesure de la crise politique, rue de la Loi. Le soir, on a découvert l’ampleur du problème de confiance à la table. Ces six-là peuvent-ils repartir, comme si de rien n’était, à la fin de la semaine ? Difficile à croire, à moins d’accepter l’idée que tout cela n’était qu’une dramatisation de plus.

LAMQUIN,VERONIQUE
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