La bombe qui a débloqué la crise politique

Le communiqué est tombé à 18 heures 38 ce vendredi. Froid comme une lame. Standard & Poor’s, la principale agence de notation de la planète, annonçait la mise à exécution d’une menace répétée, la dégradation de la note à long terme du royaume de Belgique de « AA+ » à « AA », doublée d’une « perspective négative ».

Principales causes avancées par l’agence : le risque de voir la situation du secteur financier se dégrader davantage et alourdir encore la dette, ainsi que l’incapacité du pays à résoudre la crise politique qui le ronge depuis plus d’un an.

Une bombe. Attendue, redoutée. Une bombe qui a explosé. Et dont l’impact ne pourra être embrassé que dans plusieurs mois. Les premiers effets se ressentiront sans doute sur le marché obligataire dès lundi : le taux à dix ans de la Belgique, soit le prix que doit payer le pays pour emprunter de l’argent, déjà en hausse ces derniers jours (5,86 % ce vendredi soir), pourrait encore s’apprécier. Avec un impact budgétaire qui se chiffre à chaque correction haussière en dizaines, voire en centaines de millions d’euros.

Une bombe qui a cependant déjà eu un « effet collatéral positif ». Alors que les négociateurs gouvernementaux semblaient s’enfoncer dans l’impasse ce vendredi, l’annonce de la dégradation de la note belge a engendré un électrochoc qui a, quasiment instantanément, conduit les représentants des six partis à s’asseoir autour de la table. Avec un seul objectif : boucler un budget dans les heures suivantes.

CONDIJTS,JOAN

Conséquences Des taux plus élevés

Les notations Standard & Poor's dans la zone Euro

Les notations Standard & Poor's dans la zone Euro

L’agence de notation Standard and Poor’s (S&P) a tiré une salve meurtrière en direction de la Belgique ce vendredi soir en annonçant qu’elle dégradait la note financière du pays. La note de sa dette à court terme reste inchangée, mais celle de sa note à long terme passe de « AA+ » à « AA ». Et cette décision s’accompagne d’une « perspective négative », ce qui signifie en clair que l’agence n’exclut pas une nouvelle baisse dans un futur proche.

Quels sont les arguments de S&P ?

L’agence a avancé quatre raisons principales.

Primo, le risque « bancaire » : les banques belges, comme les autres, éprouvent davantage de difficultés à trouver de l’argent. Cette pression « accroît la vraisemblance, dit S&P, que le secteur financier doive recevoir davantage d’aide de l’Etat ». Ce qui risque de peser sur l’endettement déjà important du Royaume, puisque le poids de notre dette s’approche de 100 % du produit intérieur brut (PIB).

Secundo. La crise financière qui se mue en crise économique, risque en outre de nous affecter particulièrement, nous les Belges, ajoute S&P. Car notre économie est particulièrement ouverte. Une autre façon de dire que notre richesse dépend davantage des exportations, qui ont un poids plus élevé dans notre économie que dans celle d’autres pays.

Or, si la récession est générale, si les banques un peu partout en Europe, chez nos partenaires commerciaux, sont poussées à faire moins de crédit, cela signifie que les clients de nos entreprises dans ces pays vont nous acheter moins. Et la croissance de la Belgique risque donc d’en pâtir.

Tertio. La crise politique est une autre faiblesse. « La capacité de réponse des autorités » à ces défis ne paraît pas optimale, ajoute S&P. L’agence pointe bien évidemment les « échecs répétés pour former un nouveau gouvernement ». Certes, le gouvernement en affaires courantes a pris des mesures. Mais seul un vrai gouvernement peut mettre en œuvre les réformes structurelles (côté pensions et sur le marché du travail, etc.) qui peuvent assurer à long terme la santé financière du pays et renforcer la tonicité de son économie.

Et puis, quatrième clou du cercueil belge, il y a Dexia. S&P estime qu’avec une croissance économique relativement robuste de 2 % cette année encore, notre déficit budgétaire devrait se limiter pour 2011 à 3,6 % du PIB. Mais l’avenir est plus sombre. Le sauvetage de Dexia – et surtout les garanties consenties par les États actionnaires pour permettre à Dexia de trouver encore du financement – s’avère très lourd.

Notre pays s’est engagé à garantir 54 milliards d’euros. De plus, dans le démantèlement de Dexia, la Belgique a désiré racheter le pôle bancaire belge, Dexia Banque Belgique. Une dépense supplémentaire imprévue de 4 milliards. Soit 1,1 % du PIB.

La Belgique peut-elle rapidement retrouver sa note « AA+ » ?

Standard & Poor’s ne s’est pas contenté de dégrader la note belge, l’agence de notation a assorti sa note « AA+ » d’une « perspective négative ». Autrement dit, le spectre d’une dégradation nouvelle plane déjà. Alors que retrouver une note meilleure relève déjà du parcours difficile, la perspective négative rend cet espoir impossible dans les prochains mois, même en redressant rapidement la barre budgétaire : « Le mal est fait, note Bruno Colmant, docteur en économie qui enseigne notamment à l’ULB et à l’UCL. La conclusion d’un budget ne suffira pas, ou permettra simplement d’éloigner la perspective négative. Remonter la note sera compliqué, d’autant plus que les agences de notation sont plutôt dans une tendance négative. »

Quel sera l’impact sur les taux belges ?

Cette décision peut paraître technique. Mais elle devrait se traduire très concrètement par des taux d’intérêt plus élevés, non seulement pour l’Etat, mais aussi pour les autres acteurs de l’économie belge, à savoir les entreprises et les ménages.

Pourquoi ?

Parce que si les marchés financiers sont moins confiants dans la capacité de la Belgique à rembourser sa dette, ils vont lui demander de payer un taux plus élevé. Or, le taux auquel le pays se finance influence plus ou moins directement celui de beaucoup d’autres crédits : crédits aux entreprises, crédits hypothécaires, etc.

« Ce renchérissement des crédits va réduire l’attractivité économique de la Belgique, surtout par rapport à nos concurrents directs comme les Pays-Bas et l’Allemagne : les entreprises qui veulent s’installer en Belgique verront que les crédits y sont plus élevés que chez nos voisins ; cela peut influencer des décisions de localisation », explique encore Bruno Colmant.

Depuis l’annonce, lundi, de la démission d’Elio Di Rupo de son poste de formateur, la Belgique est dans le collimateur des marchés financiers. Elle se retrouve prise dans un mécanisme que l’on a déjà vu à l’œuvre en Grèce, au Portugal, en Irlande, en Italie ou en Espagne, bref, dans les pays les plus faibles de la zone euro : les investisseurs éprouvent soudain des appréhensions sur la capacité du pays à rembourser sa dette. Ils vendent donc ses obligations. Ce qui fait monter les taux d’intérêt du pays. Et cette hausse accentue la difficulté du pays, puisque celui-ci doit payer des taux plus élevés à ses créanciers, ce qui ajoute une charge supplémentaire à son budget. Ce qui accentue la crainte des marchés que le pays ne puisse pas rembourser sa dette, et fait monter davantage encore ses taux d’intérêt.

C’est cette spirale infernale qui est à l’œuvre depuis quelques jours chez nous : ainsi, notre taux à dix ans est passé, en une semaine, de 4,8 % à plus de 5,8 %.

La question est de savoir dans quelle mesure les marchés ont déjà intégré le risque d’une dégradation de la note à long terme de la Belgique. La hausse de plus de 100 points de base (1 %) observée ces trois derniers jours laisse supposer que les investisseurs avaient anticipé, au moins partiellement, une telle dégradation. La Belgique sera cependant fixée sur ce degré d’anticipation dès lundi. Le taux belge à dix ans franchira-t-il la barre symbolique des 6 % ? S’appréciera-t-il davantage encore ?

Les banques seront-elles touchées ?

« Je ne pense pas que, pour le moment, il y ait un risque particulier, du moins tant que la Belgique conserve sa note AA, estime Eric De Keuleneer, professeur à la Solvay Brussels Scool of Economics (ULB). Techniquement, il n’y aura pas d’impact. »

Pour Bruno Colmant, l’impact se situera plutôt sur les marchés boursiers : « Les valorisations des banques pourraient chuter, car les marchés vont tenir compte du fait que les portefeuilles obligataires pourraient être affectés. »

JOAN CONDIJTS, PIERRE-HENRI THOMAS

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