L’alternative islamiste à l’épreuve

Maroc Les islamistes modérés du PJD raflent la mise mais ils devront composer

Abdelilah Benkiran, le patron du parti islamiste PJD, a bien gagné les élections du 25 novembre. Reste à voir ce qu’il fera de cette victoire. © ZACARIAS GARCIA/EPA.

REPORTAGE

CASABLANCA, RABAT

De notre envoyé spécial

Il dort dans une caisse de carton, comme un couffin. « C’est un de ces gamins qui sniffent pour oublier la misère », commente notre accompagnateur. Sur un trottoir boueux de Casa, ce gavroche d’aujourd’hui donne à lui seul la mesure du défi marocain. « Regardez, il n’a pas dix ans. Il a encore un peu de colle sur le bord des narines. »

Une croissance de plus de 4 %, des ports toujours plus industrieux, le TGV annoncé en gare de Tanger, mais un fossé entre pauvres et riches qui ne cesse de grandir. « C’est ça le Maroc d’aujourd’hui, entend-on. C’est face à ce défi que l’on saura si la politique est vraiment en train de changer dans ce pays ou si les réformes constitutionnelles lancées par Mohammed VI sont purement cosmétiques. »

Manœuvre dilatoire ou nouveau point de départ ? La balle est dans le camp des partis. Jusqu’ici cantonnés dans l’opposition, les islamistes « modérés » du Parti Justice et Développement (PJD) ont emporté vendredi 107 sièges sur 395 au Parlement. Le Parti de l’Istiqlal, (centre-droit, allié potentiel du PJD) en a obtenu 60 devant le Rassemblement national des indépendants (52). Suivent le Parti authenticité et modernité (47), l’Union socialiste des forces populaires (39), le Mouvement populaire (32) et l’Union constitutionnelle (23).

« Intégré », pas intégriste

Sur le papier, les islamistes disposent d’une grande marge de manœuvre. En réalité, elle est très relative : faute de majorité absolue, le PJD devra composer avec d’autres partis de la place s’il veut gouverner. L’Istiqlal et les socialistes de l’USFP sont partants pour discuter. Mais si la nouvelle Constitution permet désormais au vainqueur des élections de mener les négociations, le souverain garde en réalité les leviers de commande.

Il reste que le Maroc change. Il place sa confiance dans un parti à l’islamisme « intégré », qui reconnaît l’autorité du roi et accepte de jouer le jeu démocratique. La participation en hausse (45,4 % contre 37 % en 2007) semble indiquer qu’une partie du corps électoral a bien suivi le mot d’ordre donné à la sortie des mosquées. « Aux déshérités, aux vieux, aux femmes ? », maugréait un électeur sans illusion le jour du scrutin, en rappelant que le royaume chérifien reste un des pays les plus pauvres de la planète et compte plus de 30 % d’analphabètes. « La religion, comme vous savez, ça endort les gens. »

Pour prendre la mesure de l’impact de l’islamisme dans la société marocaine, il faut aussi tenir compte du support qu’y trouve Justice et Bienfaisance, le mouvement Al Adl Wal Ihsane de Cheikh Yassine. Ces radicaux représentent une force importante, qui n’est pas présente au Parlement, et contraint les observateurs à considérer le PJD comme une soupape de sécurité. « Surtout, on préfère les voir au gouvernement plutôt que dans la rue », écrit Actuel. L’hebdomadaire relève que les joutes verbales islam/laïcité n’ont pas enflammé la campagne électorale. Et pour cause : les principales formations politiques ont toutes adopté le « référentiel islamique ». Il y va de leur capacité à mobiliser, et de leurs privilèges.

L’Occident doit-il avoir peur du PJD ? La question revient, lancinante. Le leader islamiste Abdelilah Benkirane assure que non. Politologues et journalistes marocains ne disent pas autre chose. « Nos islamistes modérés sont un peu vos chrétiens démocrates », fait valoir l’islamologue Mohammed Darif. « Il ne faut pas confondre poids de la tradition et intégrisme religieux. »

Le PJD devrait toutefois tenter d’imprimer sa marque sur les questions sociétales les plus épineuses liées à la religion : les droits économiques de la femme, la législation sur l’alcool ou la loi sur l’avortement. Autant de domaines où les autres partis sont souvent ambigus.

Mais avant cela, les islamistes « intégrés » devront d’abord entrer au gouvernement. Puis convaincre le roi du bien fondé de leurs aspirations. Printemps arabe ou non, ce n’est pas gagné.

MARTIN,PASCAL
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