Ken Russell ira en enfer !

Cinéma La disparition d’un grand cinéaste décadent

Ken Russell, né le 3 juillet 1927 à Southampton, mort le 27 novembre 2011 à Londres. © D. R.

C’était quelqu’un, Ken Russell. Pas seulement un artiste, cinéaste, photographe, producteur, voire écrivain. Non : un personnage, il n’y a qu’à voir sa gueule shakespearienne, féroce, gourmande, accidentée. Un personnage haut en couleurs, indépendant, flamboyant, excentrique, sanguin, provocateur, rebelle, dingot. Capable en plein direct télé de foutre un gnon sur le pif d’un critique de l’Evening Standard qui eut l’outrecuidance de trouver Les Diables, l’un de ses premiers films sulfureux, « monstrueusement indécent ». Ou habitué à déclencher des bagarres sur ses plateaux, dont une mémorable avec Paddy Chayefsky (Au-delà du réel, en 1980)

Russell est mort ce dimanche à Londres. Il avait 84 ans. Il laisse une œuvre rock et baroque, dont la stylisation délibérément outrancière a autant fait pour sa mauvaise réputation (ses détracteurs n’ont cessé de cracher sur son art kitsch) que pour sa légende et son panache.

A l’instar d’Orson Welles, auquel on le compara brièvement, au tout début des années 70, Russell n’était pas homme à faire dans la dentelle. Plus proche de la farce grotesque que de la nuance impressionniste, Russell fut l’homme qui, au tournant des années 60 et 70, incarna la libération sexuelle. Déclara la guerre à la société de l’Eglise et du bon goût. Et multiplia les scandales et controverses.

Sa carrière cinématographique sur grand écran débute en 1964, alors qu’il signe déjà pour la BBC de nombreux films (souvent documentaires) liés à la vie de grands artistes, le plus souvent musiciens : Elgar, Prokofiev, Gaudi, Bartok, Debussy… Stanley Kubrick n’a jamais caché que ces films l’ont influencé.

D.H. Lawrence : la libération des corps

Après deux premiers films plutôt conventionnels, il signe en 1969 une formidable adaptation du roman de D.H. Lawrence, Women in love. Le film, généreux, sauvage, sensuel, terrien, le libère complètement de ses dernières inhibitions, tandis qu’une scène de lutte entre deux hommes nus (Alan Bates et Oliver Reed) entre dans l’histoire du cinéma.

Dans la foulée, il suscite avec Les Diables, d’après un roman d’Aldous Huxley, une indescriptible controverse, en centrant, my god(e) !, son sujet sur les fantasmes sexuels de nonnes proches de l’hystérie à la vue d’un Christ méchamment viril. Tantôt solaire et animale, tantôt malade et cérébrale, la sexualité demeure centrale au cœur de la filmographie de Russell, et cela même quand elle touche à la biographie revue et corrigée de grands compositeurs, tels que Tchaikovsky, dont il fait dans The Music Lovers un homosexuel marié à une nymphomane.

Son portrait de Richard Strauss (Dance of the seven veils) ? Celui d’un nazi, au grand dam de la famille Strauss, ce qui vaut à son (télé)film d’être toujours interdit de diffusion ! Quant à Liszt, il en fait dans Lisztomania la première rock-star… un an après avoir tourné Tommy, l’opéra rock créé par les Who, avec à la clé un casting du diable : Roger Daltrey, Eric Clapton, Elton John, Tina Turner, Jack Nicholson ou Oliver Reed. Sur la fin de sa vie, Russell se fend encore de quelques romans sur la vie sexuelle de compositeurs : Elgar : Les Variations Erotiques, Delius : Un Moment avec Venus, Brahms se fait baiser (sic). Les années 70 sont ses grandes années. Les suivantes le voient peu à peu marginalisé. Il tâte de la science-fiction (Au-delà du réel), du film d’horreur (Gothic, Le Repaire du ver blanc) et d’autres films indépendants. Son heure est passée. Aujourd’hui, voici le temps de sa rédemption artistique, tandis que des anges tentent de plaider sa cause au Père Eternel. Peine perdue. Ken Russell a bien mérité son enfer. Alléluia !

CROUSSE,NICOLAS
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