Calme relatif… avant la tempête ?

RD Congo Incidents violents en province, quelques ratés, mais le vote a eu lieu

VOTE SOUS TENSION, lundi à Kinshasa : des électeurs très remontés ne cachaient pas leurs façon de penser à des officiels parfois débordés. © JÉRÔME DELAY/ AP.

REPORTAGE

Kinshasa

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Dès l’aube, Kinshasa a des allures de fourmilière. Si les véhicules se font rares la population, elle, court d’une école à l’autre, carte d’électeur en mains, à la recherche de son bureau de vote. Claude, avant 7 heures du matin, se trouve déjà à Barumbu, dans la cour de l’ISTA, un établissement technique supérieur où il a conquis son diplôme d’ingénieur, mais sans trouver par la suite d’autre travail que chauffeur de taxi.

Dans le préau, les gens se bousculent, essaient de déchiffrer leur nom sur les listes affichées. Claude ne s’y retrouve pas, envoie un SMS à la commission électorale indépendante mais le réseau est saturé. Alors que la pluie menace, la colère gronde. Des gens viennent de Stella, l’autre école du quartier, d’autres de « Bergerie » un centre de vote indiqué sur leur carte d’électeur, mais qui n’existe pas…

Une maman enregistrée à Kikwit supplie qu’on la laisse voter ici. A 8 heures du matin déjà, deux observateurs se présentant comme membres du parti de Tshisekedi nous apostrophent, exigeant que, vu le désordre, tout soit annulé et ils nous promettent des troubles pour l’après midi.

Dans les quartiers populaires, au nord de la ville. l’atmosphère est bien différente. L’école Marie Auxiliaire de Macina a transformé toutes ses salles de classe en bureaux de vote. Ici, des tables ont été renversées pour faire office d’isoloir, ailleurs les électeurs sont protégés par des parois de carton. Le président et les assesseurs expliquent qu’ils ont passé la nuit dans l’école, non loin du local fermé à clé où les bulletins de vote avaient été déposés dans la soirée. Les cinq témoins issus des partis politiques sont arrivés à 5heures 30, les observateurs étaient déjà là.

Tous, calés sur des bancs d’écolier, sans boire ni manger, regardent attentivement les électeurs qui se débattent avec les bulletins. Si deux minutes en moyenne suffisent pour choisir le futur président et glisser un mince feuillet dans une urne au couvercle bleu, en revanche, pour les législatives, certains mettent un quart d’heure pour déplier et consulter un bulletin présentant 1.800 candidats, aussi épais que l’édition du week-end de votre quotidien. Maman Thérèse, toute ridée et qui avance à petits pas, a bien préparé son affaire : sur un minuscule papier, qu’elle dissimule soigneusement aux regards, elle a noté deux numéros, celui de « son » président et celui de « son » député. Les gens s’écartent poliment pour la laisser passer, et en sortant, levant les bras au ciel, elle pousse un cri de joie. « C’est cela, le pouvoir du peuple, commente Claude, les gens sont contents de pouvoir choisir leurs dirigeants, ils sont persuadés que cela va changer quelque chose ».

A Limete, fief de Tshisekedi, tout est calme. Les bureaux s’alignent dans les salles de classe de l’institut Masamba, les gens font la file dans un brouhaha joyeux. André Lokota, l’un des assesseurs, pense qu’avant 17 heures tout sera terminé, car il n’y a pas plus de 350 électeurs par bureau. C’est alors que commencera le dépouillement, et les résultats seront affichés sur le champ. A quelques mètres de là, dans un petit « nganda » (café) ceint de tôles ondulées, il y a de la rumba dans l’air. Il est 10 heures du matin, mais déjà la bière circule ainsi que quelques joints à l’odeur trop forte. Des garçons dansent en se déhanchant, nous font le signe V qui indique l’inéluctable victoire du chiffre 11, celui de leur champion, Tshisekedi. La soirée s’annonce chaude.

Soudain, des trombes d’eau s’abattent sur la ville ; à la Gombe, Kabila et les notables qui l’accompagnent se font doucher ; la cour de l’ISTA, où Claude est revenu, s’est transformée en mare et pour rejoindre les bureaux de vote, il faut remonter pagne et pantalon. Mais pour le reste tout est rentré dans l’ordre, les listes des électeurs sont arrivées et ceux qui ne s’y retrouvent pas peuvent se présenter en suivant l’ordre alphabétique. C’est le pragmatisme qui prévaut : « Tout le monde votera », avait dit le pasteur Mulunda, président de la commission électorale, et ses équipes, avec patience, tiennent parole.

Ce calme, cette impression générale de sérénité, confirmée par des observateurs de l’Union africaine, ne doivent cependant pas faire illusion : dans Kinshasa capitale mondiale de la rumeur et de la méfiance, tout peut encore basculer. D’ailleurs dans l’après midi le téléphone commence à chauffer : ici des assesseurs ont été surpris alors qu’ils transportaient sans escorte du matériel électoral, là des individus auraient été battus à mort alors qu’ils distribuaient des billets de dix dollars en faveur d’un candidat, au Kasaï, à Tchikapa et Kananga des troubles auraient éclaté, une fusillade a semé la panique à Lubumbashi – lire ci-contre…

Mais surtout, comment se départir de l’impression que la course engagée par deux poids lourds n’est pas terminée ? La seule question porte sur le moment de la collision. Elle pourrait survenir dès l’annonce des premiers résultats.

qui répondra à ce désespoir social explosif ?
Commentaire

Jusqu’en dernière minute, cette deuxième élection démocratique au Congo a suscité le doute, voire la suspicion et bien rares étaient ceux qui croyaient que les échéances pourraient être respectées. Grâce à l’appui des voisins africains qui, à leur manière, ont soutenu la démocratie et la stabilité au Congo et fourni des moyens additionnels, le pari a pu être tenu, in extremis. Mais cet exercice, que la dimension du pays rend toujours hors norme, est bien plus que le choix d’un nom sur un bulletin. Quels que soient les interlocuteurs, tous les Congolais expriment le même message : ils espèrent que le futur président – qu’il s’agisse du sortant ou de l’un de ses rivaux – leur apportera le changement. Que l’élu prenne enfin le seul rendez-vous qui compte, celui du social. Certes, il y a eu des routes et des ponts, des immeubles neufs ; il y a encore des projets de reconstruction, des promesses d’investissements, de nouveaux amis qui défilent. Sans aucun doute, au cours des cinq dernières années, le Congo s’est réveillé, l’éléphant s’est remis sur pied. Mais où sont passées les plusvalues minières, les dividendes de l’effacement de la dette ? Qui donc a bénéficié de l’accroissement du budget de l’Etat ? Les Congolais doivent toujours payer pour aller à l’école, pour se soigner, l’arbitraire les guette, les taxes hypothèquent la moindre initiative. Dans certains

quartiers, les « kulunas », bandits dotés de machettes, sèment la terreur. Le régime sortant a beau souligner les progrès déjà accomplis, il faut savoir que c’est au moment où le couvercle se desserre un peu qu’il risque de sauter. Le désespoir social qui accable la population est d’autant plus explosif qu’il se nourrit d’inégalités nouvelles, de l’arrogance de nouveaux riches qui ne le cèdent en rien aux mobutistes d’hier.

Tous les candidats ont circulé dans le Congo profond. Puissent-ils avoir entendu le cri de leur peuple.

INCIDENTS Violents

Lubumbashi : dix tués

Des violences meurtrières ont marqué le vote des Congolais lundi. A Lubumbashi – capitale de la province du Katanga, au moins dix personnes (sept assaillants, deux policiers et une électrice) ont été tuées lors de l’attaque d’un bureau de vote par des hommes armés. Le centre de Lubumbashi a résonné de rafales d’armes automatiques lors de l’attaque de ce bureau de vote et d’un autre par des hommes soupçonnés d’être des indépendantistes katangais.

Plus à l’ouest, à Kananga, dans la province du Kasaï occidental, l’un des fiefs de l’opposant et candidat à la présidentielle Etienne Tshisekedi, des bureaux de vote ont été incendiés après la découverte d’urnes contenant déjà des bulletins avant le début du vote, selon une source onusienne. Les opérations de vote ont été très fortement perturbées dans cette ville.

A Kinshasa, M. Tshisekedi, principal rival du président sortant Joseph Kabila, empêché dans un premier temps de voter par la police, a finalement réussi à le faire dans un autre bureau de la capitale. Accompagné de plusieurs milliers de partisans avant d’être bloqué par un barrage policier sur la route entre l’aéroport et la capitale, il s’est ensuite rabattu sur un autre bureau, ouvert dans l’institut Lubumba, entouré de policiers, où il a pu voter avant la fermeture officielle des bureaux de vote à 17h. (afp)

BRAECKMAN,COLETTE,AFP
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