Le prix Rossel 2011 à Geneviève Damas

Bernard Pivot entourré Lydia Flem, Prix Rossel des Jeunes et Geneviève Dama, Prix Rossel © Bruno D'Alimonte (Le Soir)

Son premier roman, « Si tu passes la rivière », sort des sentiers battus et révèle la voix originale de François Sorrente, 17 ans, qui ne connaît du monde que sa violence.

Un bébé de quatre mois qui ne fait que des sourires et un prix Rossel pour son premier roman, telle est la joyeuse fin d’année de Geneviève Damas, couronnée pour Si tu passes la rivière (Editions Luce Wilquin), magnifique et prenant. Séduit par la présence et le silence de la petite Blanche, Bernard Pivot, parrain de l’édition 2011 prédit qu’elle est une future « littéraire ».

La 69e édition du prix Rossel récompense un éditeur belge, de sexe féminin, ce qui est rare et doit donc être souligné. Il est presqu’un cadeau d’anniversaire pour l’éditrice qui fêtera en février les vingt ans de sa maison.

Geneviève Damas a été choisie par cinq voix contre quatre à Nicole Roland, auteur de Kosaburo, 1945 (Actes Sud). Si tu passes la rivière est le premier livre que publie la femme de théâtre, pas le premier qu’elle a écrit. « Celui-là était très mauvais, il a fini à la poubelle », sourit-elle. Mais le commentaire qu’en fit alors François Emmanuel lui sert toutefois de tremplin. Le prix Rossel 1998 la renseigne : « Ecrire du théâtre (NDLR : ce que Geneviève Damas fait depuis longtemps et très bien, chez Emile Lansman) et écrire un roman, c’est la même chose. » En même temps, lors d’un atelier d’écriture, Michel Lambert la guérit de l’autofiction en lui glissant : « On ne retrouve jamais aussi bien la personne que dans la fiction parce que, là, elle se lâche complètement ; le paravent de la fiction lui permet d’être comme elle est. »

Avancer avec peu de cartes

Ce premier roman se distingue des univers abordés par Geneviève Damas dans son théâtre. « Mais il y a une proximité dans la thématique de la résilience », estime l’auteur. Ici aussi elle raconte comment « avec peu de cartes en mains, on arrive à avancer ». On suit François, 17 ans, dans ses démêlés familiaux et identitaires. Il est le cadet de la famille. Comme ses aînés, il garde les cochons mais il noue des relations avec certains d’entre eux. Une sensibilité qui passe pour de la sensiblerie dans cette famille rustre dont la mère est absente. Dont la sœur aînée est partie.

Aidé par Geneviève Damas, grande amie des mots, par le curé du coin et une femme qui lui apprennent à lire, François va apprendre à se regarder en face, à se comprendre. A vivre. A avancer. Son opposition de plus en plus grande au père trop sévère est nourrie par la présence invisible de sa sœur Maryse et par les découvertes qu’il fait. Elle lui donnera la force de se poser des questions fondamentales sur lui-même. Et de traverser la fameuse rivière interdite.

« Le titre s’est imposé d’emblée », se souvient l’auteure âgée de 41 ans. Le roman, elle l’a découvert au fur et à mesure de son écriture. « Je n’ai pas d’idée globale au départ, l’histoire est comme un oignon. Je crois que j’écris des histoires que j’ai envie, ou besoin, de me raconter, dit-elle. J’ai fait des ateliers d’écriture avec des plans, mais cette méthode ne me convient pas parce que je n’ai plus de surprises en écrivant. Je préfère écrire au fur et à mesure, quitte à caler parfois. »

Si tu passes la rivière met en scène un personnage masculin. « Au théâtre, explique-t-elle, je joue souvent ce que j’écris, des personnages féminins qui ont mon âge. Ici je me suis donné l’occasion de me mettre dans une autre peau, plus jeune et masculine. » Celle de François, choisi en hommage affectueux à sa grand-mère. « Passer la rivière, psychologiquement, c’est aussi aller chercher quelqu’un à qui on doit quelque chose. Souvent, dans une famille, quand un parent est malade, quelqu’un prend le relais auprès de l’enfant. Ou l’enfant trouve lui-même ailleurs, chez lui ou chez des proches, ce qui lui manque. Un moins devient parfois un plus. »

C’est le cas pour François, mais on ne révélera rien de plus de ce roman dont les phrases sonnent magnifiquement à l’oreille. « Je suis sensible à la musique de la langue », reconnaît Geneviève Damas dont toute la vie professionnelle tourne autour de l’écriture. Elle a une compagnie de théâtre, nommée Albertine en hommage à Marcel Proust. Elle joue dans des spectacles, organise des stages d’écriture, de théâtre et de lecture, notamment dans des milieux défavorisés. « J’ai été bouleversée, se rappelle-t-elle encore, quand j’ai lu en 1996 le livre de Muhammad Yunus, ce Bangladais qui prône le microcrédit et a eu le prix Nobel de la paix 2006. Il disait que les banques doivent aller chez les gens. Ma pratique du théâtre et de la littérature doit être comme ça. Je crois que la culture peut apporter de l’harmonie au vivre ensemble. Le prix Rossel me donne une légitimité. Il sera mon bouclier pour pouvoir faire encore plus de choses. »

CAUWE,LUCIE

Le prix Rossels des jeunes a été attribué à Lydia Flem pour « La reine Alice ».

Cette entrée a été publiée dans Action Soir, Culture, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.