Climat : Durban sauve Kyoto in extremis

30 minutes qui ont fait basculer le sommet

Standing ovation pour la présidente de la Conférence, Mme Nkoana-Mashabane, et son assistante Christiana Figueres, mais la planète, elle, attendra. © R. JANTILAL / AFP.

Récit

DURBAN (Afrique du Sud)

De notre envoyé spécial

La commissaire européenne au Climat, la Danoise Connie Hedegaard, vient de serrer la main de la ministre indienne de l’Environnement, Jayanthi Natarajan. Applause. C’est le signal : les négociations climatiques de Durban vont enfin aboutir. La redoutable ministre indienne s’était auparavant emportée : « Nous n’accepterons jamais d’être intimidés ! Il ne s’agit pas de l’Inde, mais du monde entier. Si l’on rouvre le texte, nous en discuterons le moindre mot. » Un frisson avait parcouru l’immense salle de la conférence de Durban. D’autant que le délégué chinois, inhabituellement virulent, renchérissait : « Nous, nous agissons. Vous, vous ne faites rien ! », lançait-il aux pays développés. Il est alors passé deux heures du matin. La conférence a déjà dépassé de 24 heures son échéance et le pire peut encore arriver. Les délégués et ministres qui ne sont pas rentrés chez eux sont épuisés : que l’on règle au plus vite le problème crucial de Durban, pour s’engager à prolonger le protocole de Kyoto qui les contraint à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, les Européens veulent qu’à terme, vers 2020, tous les autres pays s’engagent dans un traité contraignant.

Déminage à la hussarde

Mais pour des raisons diverses, Chine, Etats-Unis et Inde refusent un texte qui les lie.

Une heure plus tard, l’atmosphère a changé à la faveur d’un événement dont seules les négociations sur le climat ont le secret. Soigneusement conseillée, la présidence sud-africaine a décidé de déminer la crise au beau milieu de la salle, secouant ministres et autres délégués. La palabre débute ; on discute, ça échange, on fait des propositions. On gribouille. Après une demi-heure, quatre mots sont écrits : « outcome with legal form ». La ministre sud-africaine fait comprendre qu’il faut cesser de discuter. Le Chinois rechigne, agite les bras. La présidente n’en regagne pas moins son estrade : on reprend les travaux. Après cinq nouvelles minutes, les bustes se relèvent, on sourit, on applaudit : l’affaire est pliée. Il est passé 3 heures, la conférence climatique de Durban est sauvée. Dans la salle, soulagement : on est passé à deux doigts de reporter la négociation de plusieurs mois comme en 2001 à La Haye.

Des réunions pour un non-échec

Le calvaire avait commencé vendredi à 18 h : un premier texte de la présidence était soumis aux délégués de plus de 190 pays présents. Ce fut le moment où, de l’aveu mi-figue mi-raisin d’un expert, « on progresse plus en 36 heures entre ministres qu’en 10 jours entre experts ». Réunions ouvertes ou fermées, globales ou techniques… L’émotion monte. Non feinte. Les ministres des Etats insulaires invoquent la survie de leurs peuples. Les Africains rappellent les ravages des changements climatiques dans leurs pays. L’Inde insiste sur leurs conséquences économiques et sociales. La Chine rappelle qu’elle est « encore un pays en développement ». Le premier texte est jugé catastrophique par les Européens qui ont noué alliance avec les plus pauvres. Quelques heures plus tard, le second, bien plus favorable à leurs thèses, finira aux oubliettes. A 13 heures, samedi, une grosse vingtaine de ministres s’enferment, sous surveillance renforcée, pour négocier un compromis. « Une réunion que nous aurions dû avoir il y a 48 heures », se plaint un ministre latino. Tout le monde blâme la présidence sud-africaine pour avoir organisé les travaux de manière désordonnée et chaotique. A ce moment, un parfum d’échec commence à flotter sur Durban. On évoque déjà un report à 2012. Mais pour la plupart des participants, échouer n’est pas une option, il faut poursuivre. Le temps passe et les ministres et délégués quittent un à un la conférence : leur seul avion n’attend pas. A 16 h, le dernier ministre belge, chef de la délégation, Evelyne Huytebroeck (Ecolo), quitte le centre. La conférence se poursuit dans l’incertitude : peut-on continuer à négocier dans ces conditions ? Un SMS tombe sur le GSM d’un négociateur : « On est parti jusqu’à la nuit. » Un autre soupire : « On pensait avoir tout cadenassé. Mais il y a toujours des surprises. » Toujours les mêmes blocages. Durban continue à se vider. Les ONG commencent à se demander comment réagir, en cas d’échec ou d’accord au rabais.

Une incertaine succession

A 17 h, des rumeurs de faux textes circulent. La négociation a échappé à tout contrôle. « Ça peut basculer des deux côtés, beaucoup de gens ont intérêt à ce que cela capote, et à ne pas être accusés d’avoir provoqué l’échec », analyse un négociateur belge. Les groupes de travail reprennent leur ouvrage. Les documents passent le rideau des discussions orageuses et sont transmis à la séance plénière. Dans l’indifférence presque générale, le protocole de Kyoto vient de fêter ses 14 ans. Il y survivra finalement, après ce dernier psychodrame. Dans la nuit de Durban, on a évité un échec retentissant : le seul texte contraignant matière de climat est toujours à flot. Une négociation pour établir une incertaine succession va s’engager…

Quatre décisions pour maintenir le processus de Kyoto

UN AVENIR POST-2012 POUR KYOTO

Le protocole de Kyoto, adopté en 1997 et en vigueur depuis 2005, est à ce jour le seul traité international sur le climat. Il fixe des objectifs de réduction de gaz à effet de serre (GES) à une quarantaine de pays industrialisés, à l’exception notable des Etats-Unis qui ne l’ont pas ratifié. Il ne s’applique pas non plus aux grands émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil.

Les pays en développement exigeaient de nouveaux engagements de la part des industrialisés à l’issue de la première période d’engagements (2008-2012) au nom de leur responsabilité « historique » dans le réchauffement de la planète. La décision de Durban prévoit une deuxième période dont la durée (5 ou 8 ans) doit encore être débattue. Mais en l’absence du Canada, de la Russie et du Japon, qui ont refusé de renouveler l’exercice, ces engagements contraignants ne s’appliqueront qu’à 15 % des émissions mondiales.

UN ACCORD GLOBAL EN 2015

En échange d’une seconde période d’engagements sur Kyoto, l’Union européenne demandait que soit tracée à Durban une « feuille de route » vers un nouveau cadre juridique contraignant qui impliquerait tous les pays.

Un accord qui serait signé en 2015 pour une entrée en vigueur à partir de 2020.

Ce cadre a été défini comme « un protocole, un autre instrument légal ou une solution concertée ayant une force légale », formulation suffisamment large pour avoir permis un consensus à Durban mais qui devra être précisée d’ici 2015.

UN FONDS VERT OPÉRATIONNEL

La décision rend opérationnel le Fonds vert, mécanisme financier acté à Cancun en 2010, pour aider les pays en développement à faire face au changement climatique. Une formulation a été trouvée pour contourner les réserves émises lors de la première semaine de la conférence par les Etats-Unis, sur la « personnalité juridique » de ce mécanisme. Ce Fonds vert doit acheminer des financements à partir de 2013 pour monter en puissance jusqu’en 2020, date à partir de laquelle les pays industrialisés ont promis de verser chaque année 100 milliards de dollars.

La conférence de Durban n’a en revanche pas permis de progrès notable sur la façon d’alimenter de ce fonds pour éviter qu’il reste une « coquille vide ».

TRANSPARENCE ET CONTRÔLE DES ACTIONS MENÉES PAR LES ÉTATS SIGNATAIRES

L’un des enjeux de Durban était aussi de mettre en œuvre certaines des décisions de Cancún, notamment sur le sujet de la transparence et de la vérification possible des actions de réduction des différents pays. Pour les pays développés, le texte adopté offre des pistes pour mieux suivre les actions au fur et à mesure et pas seulement à la fin en vérifiant après coup si l’objectif fixé a été atteint.

L’accord prévoit par ailleurs la mise en place d’un travail préparatoire pour éventuellement faire entrer l’agriculture, à l’origine de 15 % des émissions de GES, dans le périmètre de la convention-climat de l’ONU.

DE MUELENAERE,MICHEL
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