Les grands chantiers du président Marzouki

Tunisie Il succède à Ben Ali dont il était la bête noire

Une image surréaliste il y a un an : le pire opposant de Ben Ali entre au palais de Carthage comme président. © F. BELAID/AFP.

Des moments solennels et aussi déroutants pour les Tunisiens et les observateurs : ce lundi et mardi, l’élection de Moncef Marzouki au poste de président de la république, son discours d’investiture devant l’Assemblée nationale qui l’avait élu et son arrivée au palais de Carthage qu’il occupera désormais ont frappé les imaginations.

Dame ! Cet opposant obstiné du régime de Ben Ali et militant acharné des droits de l’homme ne se disait-il pas voilà peu « plus habitué aux geôles, aux bureaux des juges d’instruction, aux bistrots de Créteil et au RER » ? (ces deux dernières allusions en référence à ses dix ans d’exil parisien entre 2001 et 2011).

L’ancienne bête noire de Ben Ali, vêtu d’un burnous traditionnel, ému jusqu’aux larmes, a évoqué « les martyrs de la révolution » : « Sans leur sacrifice, je ne serais pas à cet endroit », a-t-il lancé. Son programme ? « Notre mission est de promouvoir notre identité arabo-musulmane et d’être ouverts à l’étranger ; de protéger les voilées et les filles en niqab comme les non-voilées. Le principal défi est de réaliser les objectifs de la révolution. D’autres nations nous regardent comme un laboratoire de la démocratie. »

L’allusion au voile et au niqab n’aura échappé à personne ; elle a fait bondir la frange minoritaire de la population se définissant comme laïque. Etait-elle destinée au principal partenaire de la future coalition gouvernementale ? Au parti islamiste Ennahda, de loin le premier parti au parlement, va en tout cas échoir la présidence de ce gouvernement qui devrait être formé cette semaine encore.

Le Premier ministre que Moncef Marzouki va désigner sera en effet Hamadi Jebali, nº 2 du parti islamiste, au poste de Premier ministre. Le gouvernement comprendra, outre Ennahda, le CPR de Moncef Marzouki et Ettakatol, de Mustapha Ben Jaafar, deux partis de centre-gauche, et des indépendants. Certains militants de la formation de Ben Jaafar, devenu président du Parlement, ont fait savoir leur mécontentement à propos de cette alliance qui les trouble.

Ceux qui se rangent d’ores et déjà dans l’opposition pointent ce qu’ils estiment comme de premiers motifs sérieux d’inquiétude. La « miniconstitution » adoptée par la majorité accorde ainsi peu de pouvoirs au président de la république. Celui-ci cède l’essentiel de ses prérogatives au Premier ministre, « qui exerce le pouvoir exécutif », dit clairement ce texte adopté le 10 décembre.

Autre sujet de préoccupation, pour d’aucuns : contrairement à ce qui avait été annoncé et souhaité par une majorité de formations politiques, l’Assemblée constituante n’aura pas un mandat limité à un an ; elle pourrait donc prolonger ses travaux pendant plusieurs années.

Le clan des laïques militants, qui n’a récolté que quelques maigres pour cent aux élections du 23 octobre, le premier scrutin libre de l’histoire du pays, n’est par ailleurs pas le seul à s’émouvoir des divers incidents dans lesquels la mouvance ultra-islamiste (salafistes et autres) a été impliquée ces dernières semaines.

Ainsi, par exemple, des facultés de l’Université de la Manouba, près de Tunis, sont toujours fermées depuis deux semaines en raison de l’intrusion de forcenés, souvent non-membres de l’institution, exigeant des salles de prière, l’autorisation du port du niqab au cours, voire l’interdiction de la mixité dans les hémicycles. D’autres incidents du même tonneau ont eu lieu ailleurs en Tunisie, grevant les inquiétudes.

Mais, sans conteste, c’est le fort sombre contexte socioéconomique qui va devoir mobiliser toute l’énergie des dirigeants tunisiens. C’est que tous les indicateurs – chômage en hausse, déficit budgétaire, tourisme en berne, etc. –, sont au rouge.

Le 6 décembre, l’Agence France Presse citait un manifestant devant le Parlement, un chômeur de 23 ans originaire du bassin minier de Gafsa, qui s’emportait : « Nous sommes fatigués d’attendre. A la limite, on s’en fout de qui sera au gouvernement. Qu’ils se partagent le gâteau. Nous, on veut du travail ! » Quand le nouveau président évoquait dans son discours inaugural son « principal défi [qui] est de réaliser les objectifs de la révolution », à savoir le rétablissement de la dignité de tous les Tunisiens, il n’est guère contestable que celui-ci passera par la justice sociale.

LOOS,BAUDOUIN
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