Un virus mutant qui fait trembler l’Europe

Comprendre comment le virus de la grippe aviaire, le H5N1, fonctionne vraiment et pouvoir ainsi préparer une meilleure riposte s’il mutait de manière imprévisible vers une forme plus dangereuse, c’était la seule ambition du professeur Ron Fouchier, scientifique renommé du centre Erasmus à Rotterdam. Car le virus de la grippe aviaire, qui fit trembler le monde en 20047, s’il a tué 60 % des humains contaminés, ne se communique heureusement pas d’humain à humain. Les 335 personnes qui en sont décédées ont tous été contaminées par un contact direct avec un oiseau.

« La victime typique, c’est l’enfant qui s’occupe d’un poulailler dans un pays où l’hygiène est problématique et qui respire une quantité importante de virus aviaire. On pense que c’est parce que le virus ne peut s’accrocher que dans le bas de l’appareil respiratoire humain. Par contre, s’il reste dans le haut des poumons, la probabilité d’infection est très faible », explique Yves Van Laethem, spécialiste en maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Pierre et professeur à l’ULB.

Mais les virus partagent tous le pouvoir de muter pour mieux s’accrocher à un hôte, comme un parasite le fait. Potentiellement, un jour, le H5N1 peut donc changer pour se propager d’humain en humain. Pour savoir si cette évolution était probable, les scientifiques de Rotterdam l’ont… réalisée. Dans leur laboratoire P4, le plus haut niveau de protection bactériologique existant, gît aujourd’hui une pipette qui contient un virus qui peut à la fois se transmettre d’humain à humain et peut-être tuer plus de la moitié des gens touchés.

Comment ont-ils fait ? Vous n’en saurez rien. Car les cinq mutations génétiques qu’ils ont opérées pour ce résultat sont aujourd’hui les plus secrètes du monde. L’article qui les décrit en détail, proposé à la revue de référence Science, a été bloqué par les autorités américaines contre le bioterrorisme. « Je ne peux imaginer un autre organisme pathogène qui serait plus effrayant. L’anthrax, à côté, c’était de la petite bière », a réagi le président du Comité scientifique américain contre le bioterrorisme.

Des experts se demandent s’il ne faut pas effacer ces recherches et détruire le virus pour éviter tout risque de dissémination. Du virus ou de la… recette pour le fabriquer. « Ce fut plus facile que ce que nous pensions », avait estimé Fouchier. Depuis, son équipe a été mise au secret. Et l’émoi a dépassé le monde scientifique. Le « supervirus H5N1 » suscite tant d’inquiétude qu’il a été inscrit il y a peu à Paris au menu d’un Groupe d’échanges d’informations sur les menaces sanitaires qui réunit les pays du G7, le Mexique, la Commission européenne et l’Organisation mondiale de la Santé. Ils n’ont pas encore tranché sur la question d’effacer ou non les résultats de la recherche.

« Un monstre virtuel »

« La Commission européenne a vérifié auprès des Néerlandais dans quelles conditions ces recherches avaient été effectuées. Toutes les règles éthiques locales et les codes de biosécurité semblent avoir été respectés, mais nous restons en contact permanent afin de suivre le déroulement des événements. Le Centre européen des maladies transmissibles suit la situation de près. Le Commissaire à la Santé John Dalli a admis que ce type de recherches était nécessaire pour se préparer au pire, mais souligne que la sécurité des citoyens reste prioritaire », explique-t-on à la Commission.

Chez les scientifiques aussi le débat fait rage. « Cette recherche est tout à fait légitime, c’est fondamental de savoir si ce virus a la capacité de devenir contagieux chez le mammifère ou pas », explique un professeur de l’Institut Pasteur. Qui souligne la difficulté de reproduire cette manipulation en dehors d’un labo super-équipé. « Il aurait fallu se poser la question plus tôt. Si ce golem s’échappe, c’est un monstre que l’on a ainsi créé. La finalité thérapeutique n’est pas si évidente que cela. Car recréer la catastrophe en laboratoire ne donne pas nécessairement la clé pour l’empêcher », souligne Yves Van Laethem.

FREDERIC SOUMOIS

REPÈRES

Seulement après  un contact avec  un oiseau…

La grippe aviaire est une infection virale qui touche les oiseaux. La plupart des virus aviaires n’infectent pas l’homme, mais des sous-types comme le H5N1 ont causé de graves infections chez des êtres humains.

La majorité des cas humains d’infection à H5N1 étaient associés à des contacts directs ou indirects avec des volailles contaminées, vivantes ou mortes. Il n’existe aucune donnée tendant à prouver que la maladie puisse être transmise si les aliments sont convenablement cuits.

La période d’incubation de la grippe aviaire H5N1 est plus longue que celle de la grippe saisonnière, pour laquelle elle est de l’ordre de deux à trois jours. Les données actuelles indiquent une période d’incubation de deux à huit jours et pouvant parfois aller jusqu’à 17 jours.

FR.SO.

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