L’homme de Spy a enfin un visage

L'homme de Spy est entièrement reconstitué © Belga

Trente-six mille ans que cet homme avait été enterré dans une grotte de la vallée d’un endroit qui, bien plus tard, s’appellera Spy. En 1886, de premières fouilles dévoilent ses ossements : l’homme de Spy devient célèbre comme l’un des rares spécimens de fossiles de l’homme de Neandertal. A l’époque, ils tentent de prouver aux sceptiques que des hommes ont vécu bien avant la date supposée de la Genèse. Ces ossements soutiennent l’évolution de Darwin, alors très discutée. Mais dans les vitrines de l’Institut royal des sciences naturelles, jusqu’à aujourd’hui, des parties de crânes, des os entiers, mais rien qui puisse donner une idée plus concrète de ce à quoi il ressemblait.

Près de 125 ans après, l’homme de Spy a aujourd’hui gagné un visage et même un corps complet, robuste et doté d’une puissance musculaire supérieure à l’homme mo- derne, sans doute due à ses conditions de survie. Des artistes néerlandais ont réalisé une reconstitution hyperréaliste qui figurera dès samedi à l’Espace de l’Homme de Spy, à Onoz, le long de l’Orneau, un affluent de la Sambre, à quelques centaines de mètres de l’endroit où l’homme avait été enterré par les siens, il y a 36.000 ans.

Mais, contrairement aux recréations précédentes, celle-ci est basée sur le nec le plus ultra des connaissances paléontologiques. « Le squelette qui a été utilisé pour faire naître ce visage et ce corps a été réalisé avec une copie exacte des os de Spy 2, un des spécimens trouvés sur place. C’est un squelette qui a été récemment considérablement complété grâce aux réétudes des collections collectées lors des fouilles successives », explique Patrick Semal, paléoanthropologue à l’Institut royal des Sciences naturelles.

Un immense puzzle

« Nous avons travaillé plusieurs années sur des centaines de boîtes remplies de petits ossements. Certains étaient animaux, d’autres humains, mais beaucoup plus récents », explique Isabelle Crevecœur, l’une des paléontologues qui ont réalisé cet immense puzzle. L’ensemble de ses ossements ont ensuite été numérisés en trois dimensions par le laboratoire d’anatomie, de biomécanique et d’organogénèse de l’ULB, qui a longuement étudié les capacités musculaires spécifiques de cet homme en les comparant avec l’homme moderne.

Malgré tout, « Spy 2 » accusait encore quelques pièces manquantes. Des fragments de squelettes proches, retrouvés ailleurs dans le monde, ont donc été ajoutés numériquement, mais à une taille adaptée. Le tout a ensuite été reconstruit en résine de synthèse pour réaliser deux copies du squelette. L’une sera présentée à l’Institut d’histoire naturelle. L’autre a servi de stricte armature à la reconstitution du corps, avec des techniques identiques à celles qu’utilisent les experts criminologues pour reconstituer un visage d’après un simple crâne.

Les secrets d’une reconstruction

Une fois les os du squelette reconstitués, a commencé le travail des artistes Adrie et Alfons Kennis, sous la supervision scientifique de Patrick Semal.

La première étape consiste à assembler l’ensemble des os du squelette dans une position naturelle. Ensuite, le surmodelage des ossements s’effectue par la pose de plusieurs couches de pâte à modeler afin de reconstituer les masses musculaires, les dépôts adipeux et la peau.

Le travail sur le crâne s’effectue en posant des petites tiges en bois qui tiennent compte de l’épaisseur moyenne des tissus mous. Une fois les différents éléments terminés, la surface de l’ensemble du corps est estampée à l’aide d’empreintes en silicone qui reconstituent la structure fine de la peau recréant les plis, les rides et les pores. On obtient alors le modèle de base qui sera moulé.

La coque obtenue est enduite d’une succession de cinq couches de silicone colorée, en allant du plus clair au plus foncé. Cette étape permet de créer la couleur et la transparence de la peau. Le moule est ensuite placé dans une centrifugeuse et du caoutchouc de polyuréthane y est coulé. Une armature métallique et une couche de polyuréthane assurent la stabilité de l’ensemble. Les parties moulées séparément comme la tête, les mains et les pieds, sont assemblées au corps. Les cheveux et les poils (du poil de yack pour la barbe !) sont implantés un par un dans la couche externe de la silicone. Les joints entre les différentes parties sont masqués à l’aide de peinture de silicone colorée.

« Un homme plus puissant que nous »

Simple attraction pour rendre plus concrète l’histoire de l’humanité, la récréation de « Spyrou », comme l’ont baptisé ses créateurs ? Pas si sûr. Parce que cette recréation plaisante n’a été rendue possible que grâce au travail scientifique de fourmi des paléontologues et des spécialistes de la biomécanique qui ont numérisé le squelette.

« Au début du XXe siècle, on les imaginait velus, grognant, d’apparence simiesque et aux jambes semi-fléchies lors de la marche. C’était complètement faux », explique Tara Chapman, du LABO de l’ULB. « Notre analyse montre qu’à taille égale, leur squelette montre une robustesse plus élevée que celle des humains modernes. Cette ossature confère aux muscles néandertaliens un avantage mécanique estimé entre 5 et 24 %. Ceci corrobore l’idée souvent émise d’un lien entre robustesse et efficacité, une mobilité accrue étant synonyme d’une plus grande chance de survie dans l’environnement inhospitalier de l’époque glaciaire. »

Le fait de construire un squelette entier numérisé a aussi fait « chuter » la taille de l’homme de Néandertal de 159 à 152 centimètres. « Ce n’est pas un portrait-robot, mais un vrai individu reconstitué. Il a par exemple des arcades sourcilières moins marquées que la moyenne des spécimens de son espèce. On a respecté sa morphologie personnelle », explique Patrick Semal. « Il y a des certitudes, puis des choix probables, comme la couleur de sa peau. Il vivait dehors et devait donc avoir la peau tannée, mais quand même relativement claire. Il maîtrisait sans doute des techniques qui lui permettaient de s’habiller, mais nous n’avons pas d’idée de la mode de l’époque, il a donc été figuré nu. Par contre, nous avons compris comment il pouvait se fournir les 4.500 calories dont il semble avoir besoin, grâce aux racines de nénuphars, très riches en hydrates de carbone. Ses os en ont gardé la trace microscopique. »

SOUMOIS,FREDERIC
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