Première greffe de visage en Belgique

Médecine Ce serait la 19e fois qu’une telle opération est réalisée dans le monde

Outre le nez, l’équipe du professeur Phillip Blondeel a greffé les planchers des orbites, mais aussi les deux sinus maxillaires, la mandibule gauche, les dents de la mâchoire supérieure, ainsi que les deux os palatins. © Belga.

L’hôpital universitaire de Gand a annoncé avoir procédé à la première greffe de visage en Belgique. L’équipe du professeur Phillip Blondeel a greffé, au cours d’une opération d’une vingtaine d’heures, le visage d’un donneur récemment décédé à un patient belge gravement mutilé à la face. Le patient, comme la famille du donneur, a tenu à rester anonyme. On ignore donc si c’est un homme ou une femme. De même, la date exacte de l’opération est gardée discrète, même si certaines sources laissent entendre qu’elle s’est déroulée il y a une semaine.

« Il va très bien après six jours », explique le professeur Blondeel. « Il a déjà avalé un peu d’eau. L’intervention s’est très bien passée, à tel point qu’il a déjà parlé. Ce qui était inattendu, on ne pensait pas qu’il pourrait parler aussi vite ».

L’intervention a mobilisé une équipe de 65 personnes. Elle a consisté à remplacer tout le bas du visage du patient. « Nous avons remplacé la partie centrale du visage. La partie centrale du visage, d’en-dessous des yeux jusqu’au cou, était partie. Outre le nez, les planchers des orbites (os fins sur lesquels sont posés les yeux), mais aussi les deux sinus maxillaires, la mandibule gauche, les dents de la mâchoire supérieure, ainsi que les deux os palatins (os participant au palais osseux et aux parois nasales) ». Selon le professeur Blondeel, une quantité record d’os aurait ainsi été transplantée.

On ignore la cause de l’accident qui a touché le patient. Celui-ci a attendu sept mois qu’un donneur compatible soit identifié. « Il faut aller très vite. Outre la compatibilité entre groupes sanguins et systèmes HLA (système immunitaire), il faut vérifier si la taille du visage ou la couleur de la peau peut correspondre. Impossible aussi de greffer un visage d’homme à une femme, comme on peut le faire pour un organe. Le patient est aujourd’hui stabilisé et la crainte d’un danger vasculaire, comme une thrombose, est écarté. Reste la question d’un rejet toujours possible. Le patient devra rester sous immunosuppresseurs. Mais les cas de rejets sont rares. On connaît deux décès sur les 19 patients opérés jusqu’à présent. Un patient chinois a négligé de prendre ses médicaments, l’autre avait été opéré en même temps des avant-bras et est décédé d’une infection généralisée ».

L’équipe gantoise se dit prête à réaliser dans le futur proche d’autres transplantations de tissus complexes, comme des bras ou des abdomens. Et souligne que le risque réel pris lors d’une telle greffe de visage est justifié lorsque tant de fonctions ont été enlevées au patient greffé par l’accident : « Respirer, avaler, boire et manger, communiquer de manière non verbale lui était devenu impossible sans assistance. On ne peut réparer la fermeture de la bouche avec une autre technique que la transplantation. Cela justifie le risque réel pris ».

« Une opération d’exception, à cause des risques »

Dès 2005

On est encore loin de la routine, mais il est temps que les différentes équipes qui pratiquent ce genre d’opération mettent vraiment en commun leurs expertises, afin de déterminer quelle est la meilleure manière de procéder », explique le professeur Benoît Lengelé, qui dirige l’unité de morphologie expérimentale de Saint-Luc (UCL) à Bruxelles. Le spécialiste avait pleinement participé en 2005 à la première greffe mondiale de visage, en opérant, à Amiens, Isabelle Dinoire, une jeune femme défigurée par un chien. Depuis, 17 autres patients ont été opérés. Deux sont décédés.

Pour Isabelle Dinoire, l’équipe belge de l’UCL avait alors travaillé étroitement avec les équipes d’Amiens et de Lyon. Elle poursuit activement la recherche et l’amélioration de ces techniques. C’est ainsi que les trois greffes de visage effectuées depuis à Harvard ont été soigneusement « répétées » à l’UCL. Une procédure exigée par l’ampleur du travail nécessaire. Une double équipe de chirurgiens doit notamment être disponible, l’une travaillant sur le donneur et l’autre sur le receveur. Le cas échéant, l’UCL pourrait donc parfaitement entreprendre ce qui a été réalisé à Gand. « Heureusement, le fait de devoir être confronté à un patient qui puisse bénéficier d’une opération de ce genre reste rare. Je salue l’opération réalisée à Gand et souhaite plein de succès pour les prochains développements de cette équipe, la plus dotée en Belgique. Cela démontre la belle vitalité de notre médecine et de ses équipes de pointe, avec des investissements souvent lourds pour les hôpitaux, et qu’il faut préserver précieusement ».

Complications

« Si cette opération reste exceptionnelle, c’est aussi parce que la balance entre les bénéfices et les risques doit être pesée individuellement. Le patient doit en effet se soumettre à vie à un traitement immunosuppresseur pour diminuer les risques de rejet des tissus greffés, que son organisme reconnaît comme étranger. Les patients connaissent ainsi un risque augmenté de cancer, qu’il faut surveiller très attentivement. Pour certains patients, leur situation antérieure justifie pleinement les risques à court et long termes de la greffe, mais pas pour d’autres. Toutes les équipes chirurgicales du monde n’ont pas les mêmes positions sur cette question », explique le professeur Lengelé.

« L’une des difficultés majeures est la prise en compte du rejet. Il y a aussi l’incertitude psychologique face au visage nouveau qui est donné au patient. Ce n’est pas son visage ancien, mais un visage nouveau. C’est pour cela que la rééducation est très importante et que nous faisons le maximum pour reconnecter un maximum de nerfs moteurs et sensoriels. Car si le greffé dispose effectivement de sensations, il pourra réacquérir plus vite certaines fonctions que s’il doit vérifier dans une glace que son visage bouge ».

Individuel

Pour le chirurgien, une greffe est chaque fois une aventure particulière, « parce que les tissus concernés sont chaque fois individuels. C’est du sur-mesure. On constate par exemple que les morsures sont par comparaison moins destructrices que les blessures par le feu ou l’explosif, qui suppriment davantage encore le réseau sanguin sans lequel une greffe ou une réimplantation ne peuvent réussir, par manque de revascularisation ». Pour permettre une bonne connexion entre les nerfs et les vaisseaux des deux visages, les chirurgiens sont en effet obligés de retirer une partie du visage original cicatrisé du receveur pour y adapter une partie du donneur. Avec un difficile équilibre à trouver. Plus on retire, plus on s’écarte du visage original. Moins on le fait, plus on prend un risque d’échec.

SOUMOIS,FREDERIC
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