Rwanda ’94 : Paris rajuste le tir

Une bombe judiciaire réduit à néant la piste suivie par le juge français Bruguière : les auteurs de l’attentat de 1994 contre le président Habyarimana, qui a déclenché le génocide rwandais, devront être cherchés ailleurs que dans l’entourage de l’actuel président Paul Kagame.

Plus de 17 ans plus tard, la veuve du président Habyarimana, Agathe, est venue mardi au Palais de Justice de Paris écouter les conclusions des experts. © AFP.

Communiqué mardi à Paris aux familles des plaignants – l’équipage et les passagers du Falcon 50 abattu à Kigali le 6 avril 1994 – et aux avocats de toutes les parties, le rapport des experts qui ont travaillé avec le juge anti-terroriste français Marc Trévidic représente un tournant dans l’enquête sur l’attentat qui coûta la vie au président du Rwanda Juvénal Habyarimana et au président du Burundi Cyprien Ntaryamira. Cet attentat, un des mystères de la fin du XXe siècle, est considéré comme l’élément déclencheur du génocide, qui emporta un million de Tutsis et de Hutus opposés aux thèses extrémistes.

Que disent les experts ?

Selon les spécialistes, les tirs qui ont abattu l’appareil provenaient du camp militaire de Kanombe, qui entourait la résidence du chef de l’Etat. C’est d’ailleurs dans le jardin présidentiel, au bord de la piscine, que l’avion s’est écrasé. Ce camp militaire, étroitement protégé, était le domaine exclusif de la garde composée des fidèles du chef de l’Etat chargés de sa sécurité. Y vivaient aussi des coopérants militaires français chargés de la formation des soldats rwandais, et des coopérants militaires belges qui travaillaient à l’hôpital militaire de Kanombe.

C’est le témoignage de témoins de premier plan qui a fait basculer l’enquête : depuis leur résidence respective, le colonel français Grégoire de saint Quentin et les médecins belges, dont le docteur Massimo Pasuch, ont entendu le souffle qui marquait le tir des missiles. Ils ont vu la traînée rouge qui se dirigeait vers un appareil volant très bas, (1.646mètres) en phase d’atterrissage. Ces précisions ont orienté les recherches : les experts ont conclu que l’avion, lorsque le réservoir de carburant de l’aile gauche a été touché, s’est transformé en une boule de feu. Il est apparu que les missiles sol air SA 16, de fabrication soviétique et tirés à l’épaule, ont été tirés de gauche à droite, et que si le premier a manqué de peu sa cible et s’est autodétruit, le second a touché l’aile gauche de l’avion.

Analysant la distance à laquelle le bruit du départ des missiles a pu être entendu, les experts ont conclu que le lieu du tir était très proche, entre 1.000 et 3.000 mètres du point d’impact, donc à l’intérieur du camp Kanombe.

Est-ce un tournant ?

Oui, ce constat a pulvérisé l’hypothèse généralement retenue, qui localisait le site du tir sur la colline de Masaka. Cette colline, voisine du camp Kanombe, était à l’époque hérissée de barrières où miliciens et militaires hutus contrôlaient les passants et les véhicules et sur l’unique route, bordée de marécages, un commando tutsi doté de missiles sol air aurait eu beaucoup de difficultés à prendre position. Telle est cependant l’hypothèse qui avait été retenue par le juge Bruguière : il avait accusé des militaires du Front patriotique rwandais de s’être infiltrés jusque Masaka, d’y avoir guetté l’arrivée de l’avion présidentiel et, une fois l’attentat commis, d’avoir regagné l’enceinte du parlement où le FPR avait un détachement de 600 hommes, surveillé par les Casques bleus.

Malgré sa faiblesse, au vu de la configuration des lieux, la thèse de Bruguière avait été largement répercutée en France et elle avait mené à l’inculpation de neuf hauts dirigeants rwandais. Cette accusation était aussi une bombe politique : le FPR, qui avait mis fin au génocide et pris le pouvoir le juillet 1994, se trouvait accusé d’avoir déclenché les tueries de Tutsis en éliminant un président hutu !

Quelles suites judiciaires ?

En écartant la colline de Masaka comme le lieu du tir, les experts ont automatiquement exonéré le FPR, qui n’aurait pas pu pénétrer dans Kanombe, forteresse hutue. Les avocats des neuf dirigeants rwandais inculpés ont manifesté leur satisfaction et espèrent que leurs clients bénéficieront d’un non-lieu, mais l’enquête n’est pas terminée pour autant. S’il sait d’où les missiles sont partis, le juge Trévidic doit encore rechercher les auteurs de l’attentat et découvrir qui avait la capacité de mener ce tir fatal.

BRAECKMAN,COLETTE
Cette entrée a été publiée dans Monde, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.