Deux millions de morts, un condamné

Cambodge La perpétuité pour Douch, qui dirigea la prison des Khmers rouges

Il a été le directeur du principal centre de détention et torture des Khmers rouges : Douch, 69 ans, vient d’être condamné en appel à la prison à vie. Depuis son arrestation en 1999, il a coopéré avec la justice, reconnaissant ses crimes, avant de nier sa responsabilité. © NHET SOKHENG/AFP.

C’est bien pour les victimes qu’il y ait une justice, je vais me sentir en paix », murmure Kim Huoy, 60 ans, qui a perdu 19 membres de sa famille lors du génocide. Theary Seng, rescapée et militante des droits humains, tempère : « Ma peur, c’est que le gouvernement cambodgien obtienne ce qu’il souhaite, c’est-à-dire faire de Douch le seul bouc émissaire du régime des Khmers rouges. » A l’annonce de la condamnation en appel à la perpétuité de Douch, qui dirigea jadis S21, la principale prison du régime Khmer rouge, les réactions au Cambodge étaient mitigées, comme celles récoltées par l’AFP.

Il est logique que Douch, de son vrai nom Kaing Guek Eav, soit condamné à la plus lourde peine : entre 1975 et 1979, pendant le régime Khmer rouge, plus de 15.000 personnes ont été torturées puis exécutées à S 21, sous la direction efficace de Douch. Transformé en musée du génocide, S 21 est un endroit qui glace le visiteur, même sous une température tropicale : dans les classes de cette ancienne école, on trouve encore les sommiers métalliques sur lesquels les prisonniers étaient torturés, et des milliers de photos des détenus. C’est l’endroit le plus emblématique de ce génocide, une sorte d’Auschwitz cambodgien.

Douch avait été condamné en première instance en juillet 2010 à 30 ans de prison par les « Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens » (CETC), le nom barbare donné au tribunal internationalo-cambodgien mis sur pied par l’ONU, mais sa peine vient donc d’être alourdie. Or, plus de 30 ans après la chute du régime des Khmers rouges, il est le seul responsable à avoir été jugé et condamné.

Fin novembre 2011 a commencé un second procès, celui de Nuon Chea, qui fut l’idéologue du régime, de l’ex-président Khieu Samphan et de l’ex-ministre des Affaires étrangères, Ieng Sary. Tous trois sont octogénaires et les dossiers ont été segmentés pour tenter d’arriver à un verdict avant le décès des accusés. Pol Pot, le responsable nº1 des Khmers rouges, est mort impuni en 1998.

Pourquoi tant de retard, pourquoi une si large impunité pour les responsables de la mort de deux millions de personnes ? Il a d’abord été très compliqué de mettre sur pied un tribunal spécial pour juger les responsables de ce génocide. Les autorités cambodgiennes n’ont demandé qu’en 1997 l’aide de l’ONU et la mise en route a été laborieuse, émaillée de scandales de corruption.

« Le ton a été donné en 1998 lorsque le Premier ministre cambodgien Hun Sen (toujours au pouvoir) a invité Nuon Chea et Khieu Samphan et leur a annoncé, avec un verre de champagne, qu’ils allaient “enterrer le passé”, explique Brad Adams, directeur Asie pour Human Rights Watch. Hun Sen est lui-même un ancien Khmer rouge. Il a expliqué qu’il préférait voir les CETC échouer plutôt que prendre de nouveaux cas. Il a ainsi donné la nette impression qu’il protégeait certains des anciens Khmers rouges actuellement membres de son parti, le Parti du peuple cambodgien… »

A l’automne dernier, un nouveau scandale a d’ailleurs éclaté, deux juges d’instruction des CETC ayant saboté leur travail sur des crimes du génocide, sous la pression du gouvernement cambodgien.

Tout cela ne rassure pas les Cambodgiens ; ceux qui ont survécu au génocide doivent encore côtoyer leurs anciens bourreaux, surtout en zone rurale. Et les jeunes peinent à croire que tout cela est vraiment arrivé. Pour les aider à prendre conscience des horreurs du passé, une Cambodgienne, Khauv Sotheary, 47 ans, a écrit le scénario d’un docu-fiction qui raconte l’histoire de sa mère : Amara a perdu sept membres de sa famille, dont son père, son mari et quatre de ses enfants. Ce film, Lost Loves, est le premier film entièrement cambodgien réalisé depuis vingt ans sur les Khmers rouges. « Ce film devrait, mieux que leurs livres scolaires, aider les jeunes à comprendre et à parler de ces atrocités », espère la scénariste.

RÉTROACTES

Le régime Khmers rouges

Le mouvement révolutionnaire des Khmers rouges prend le pouvoir au Cambodge le 17 avril 1975. Pol Pot veut construire une utopie marxiste. Il abolit la religion, les écoles, la monnaie, vide les villes au profit de fermes collectives dans les campagnes. Paranoïaque, le régime multiplie les purges que justifient de multiples « complots ». Quelque deux millions de Cambodgiens, soit environ un quart de la population, meurent d’épuisement, de famine, de maladie ou à la suite de tortures et d’exécutions. Les Khmers rouges sont chassés du pouvoir le 7 janvier 1979 par le Vietnam, allié à d’ex-membres du mouvement ayant fait défection, dont Hun Sen, actuel Premier ministre.

KIESEL,VERONIQUE
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