Mort de Pierre Schoendoerffer, réalisateur du « Crabe-Tambour »

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En 1965, pendant que Jean-Luc Godard filme les dingues facéties de Pierrot le fou, que Jacques Demy fait chanter Les parapluies de Cherbourg et que Gérard Oury réunit, dans Le corniaud, deux rois du rire, un solitaire, revenu de quelques guerres, pointe avec La 317e section la caméra sur les réalités de la guerre indo-chinoise. Son film, d’un réalisme saisissant, qui influencera jusqu’au Coppola d’Apocalypse Now, a la puissance d’un docu-fiction. Pierre Schoendoerffer est mort hier à Clamart, à l’âge de 83 ans. Il avait filmé la guerre après l’avoir faite.

Son cinéma, qui avait du caractère, des valeurs, de la personnalité, était un cinéma d’hommes, emmené par des capitaines abandonnés, des lieutenants dépassés ou des officiers austères. De grands blessés qui n’en gardaient pas moins leur passion de l’honneur, comme dans les romans de Joseph Kessel, maître du cinéaste. Bien avant Herzog, Coppola, Stone ou Malick, Schoendoerffer avait fait le pari de croquer la guerre en ses décors réels, en plantant sa caméra au Cambodge, en Algérie. Ou au Vietnam, d’où il ramènera en 1967 un film dense qui lui vaudra l’Oscar du meilleur documentaire (La section Anderson).

Également romancier et journaliste après avoir été marin, aventurier et caporal-chef en Indochine, Schoendoerffer aimait et connaissait mieux que quiconque les héros de l’ombre et perdants de l’Histoire, souvent liés aux désillusions de la France coloniale. Ces hommes-là n’avaient pas peur d’affronter la mer démontée (Le Crabe-Tambour, adapté de son roman, avec un Jean Rochefort admirable) ou la jungle truffée de sang, tout en gardant leurs problèmes de conscience, à l’image de Bruno Cremer, adjudant Willsdorff dans La 317e section, qui rappelait entre deux rafales au jeune lieutenant Torrens (Jacques Perrin) que dix ans auparavant, il avait servi dans la Wehrmacht, « c’est comme ça ! »… avant de lâcher dans un cri : « Vive la mort ! »

Plus loin, un militaire sarcastique entonnait : « La France est notre mère / C’est elle qui nous nourrit / Avec des pommes de terre / Et des fayots pourris. »

Avec une telle œuvre, qui témoigne à sa façon du déclin de la grandeur de la France et de tant d’illusions (patriotiques) perdues, Schoendoerffer, artiste tout à la fois lyrique et réservé, ne pouvait pas plaire à tout le monde. Faut-il préciser qu’à l’heure de conter son bilan, c’est « aussi » pour cette raison qu’il restera très cher à notre cœur.

CROUSSE,NICOLAS
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