Reynders en visite au Congo

DES ATTITUDES bien contrastées lors de la rencontre entre Didier Reynders et Joseph Kabila : la visite du ministre belge n’a pas été un long fleuve tranquille… © BENOÎT DOPPAGNE/ BELGA.

Analyse, de notre envoyée spéciale à Kinshasa

Lorsqu’il a décidé de se rendre au Congo, le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders (MR) savait qu’il s’engageait en terrain miné : la contestation des élections ne s’est pas apaisée et, en Belgique, la proximité des élections communales (auxquelles participera la diaspora congolaise) aiguise les flèches des partis d’opposition. Sur place, le ministre a découvert une situation moins bloquée qu’on n’aurait pu le supposer : le formateur Mwando Simba a terminé son tour de piste, il est question de créer une « majorité parlementaire » plus vaste que la stricte « majorité présidentielle » et ouverte à certains courants de l’opposition ; un Premier ministre pourrait être bientôt nommé avec pour mission première d’enfin accorder la priorité au « social », c’est-à-dire les emplois, l’éducation, la santé. L’Assemblée nationale pourrait être mise en place dans les jours à venir. C’est en tout cas ce que le chef de l’Etat et ses proches ont tenu à expliquer au ministre belge.

Mais il ne s’agit encore que d’intentions et Kinshasa, en ville hostile au pouvoir en place, qui n’a pas digéré la défaite de Tshisekedi, s’est demandée pourquoi Reynders avait tenu à essuyer les plâtres. La presse d’opposition en est certaine : il s’agit de légitimer Kabila, de promouvoir certains intérêts économiques (Korhogo Airlines, où se retrouvent Georges Forrest et Brussels Airlines, prendra son envol en avril, un accord permettant d’éviter la double imposition va être bientôt ratifié). La rue kinoise, d’ordinaire si favorable au retour des nokos, les oncles belges, affiche cette fois un visage fermé, dubitatif et l’alternance survenue au Sénégal est jalousement citée en exemple.

Ce qui paraît certain, au-delà des bonnes intentions – « écouter tout le monde, faire passer des messages… » –, c’est que Reynders a voulu être le premier des Occidentaux à revenir au Congo et à prendre date pour l’avenir, « dribblant » ainsi, entre autres, le ministre britannique de la Coopération, dont l’aide est la seule à dépasser les 120 millions d’euros de la coopération belge au Congo. Reynders pourra ainsi faire rapport de la situation au Congo lors du prochain sommet européen.

Cependant, dans un contexte aussi délicat, la seule présence de Reynders, malgré son langage prudent, sa bonne volonté affichée, a creusé des lézardes : la crise au sein de l’UDPS s’est accentuée et les plus radicaux se sont réveillés. Les soupçons d’ingérence étrangère ont été ravivés. Même l’entourage du président a des bleus à l’âme, sans parler de la presse, à la fois invitée à suivre cette visite éclair et tenue jalousement à l’écart de certaines rencontres.

En outre, tenant compte des critiques émises en Belgique, Reynders avait tenu, avant son départ, quelques propos qui furent mal reçus à Kinshasa : il avait évoqué la « légitimité érodée » de Kabila, sa « moindre crédibilité » et réclamé, imprudemment peut-être, l’arrestation immédiate de Bosco Ntaganda, alors que ce général dirige d’importantes opérations militaires au Kivu… Autrement dit, chaque geste de Reynders étant épié, chaque parole disséquée, le ministre, en dépit de sa volonté d’ouverture et du courage politique qui a inspiré son déplacement, a parfois donné l’impression d’être assis entre deux chaises.

A l’issue d’un très long entretien avec le président Kabila (une heure en compagnie de sa délégation, 40 minutes en tête-à-tête) le ministre se montrait cependant prudemment optimiste. Il semble que les changements espérés pourraient intervenir très vite, qu’une nouvelle génération se prépare à accéder aux postes de responsabilités et surtout que l’opposition, dans sa grande majorité, se prépare à jouer un rôle dans les travées du Parlement et non plus dans la rue. Les prochaines élections, locales et provinciales, auxquelles la Belgique tient beaucoup et pour lesquelles un soutien de 3 millions d’euros est prévu, devraient confirmer cette tendance.

Les seuls à s’être réjouis sans partage de la visite sont les représentants de la société civile qui ont exprimé des craintes en tous genres : les défenseurs des droits de l’homme sont de plus en plus menacés, l’Etat de droit régresse, le pouvoir refuse de dialoguer… Tous ont chargé Didier Reynders de transmettre ces messages d’inquiétude auprès du chef de l’Etat.

Avant de quitter Kinshasa après une visite éclair, le ministre belge ne s’est montré ébranlé ni par les critiques ni par les doutes : pour lui, cette période d’entre-deux était aussi une « fenêtre d’opportunité ». Elle lui a permis de faire passer des messages positifs et de prendre acte de la volonté de réformer la commission électorale et, tous comptes faits, de mieux faire fonctionner un système qui est encore, quoi que l’on dise, une très jeune démocratie.

BRAECKMAN,COLETTE
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