Musique Le baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau s’est éteint ce vendredi

C’est vendredi 18 mai que sa femme, la soprano Julia Varady a annoncé la mort du baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau. Né à Berlin le 26 mai 1925, il allait fêter ses 87 ans et demeure sans nul doute le chanteur le plus complet de la seconde moitié du XXe siècle. C’est pourtant par le théâtre qu’il aborde la littérature. Encore gamin, il se plaisait à déclamer Goethe ou Schiller dans la cour de récréation. Très vite, ses talents vocaux sont découverts : il n’a pas 17 ans quand son professeur Georg Walter lui fait travailler Bach et le lied. La même année, il interprète son premier Winterreise à Berlin : il nous laissera plus de dix enregistrements de ce parcours schubertien de la douleur.

En 1947, il réalise ses premiers enregistrements pour la Radio RIAS de Berlin. Trois ans plus tard, il rencontre Wilhelm Furtwängler à Salzbourg : ce sera le début d’une rencontre d’étoiles. L’année suivante, le grand chef allemand le dirige dans les poignants Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler : ils les gravent bientôt ensemble pour EMI avant de se retrouver dans le mémorable enregistrement de Tristan und Isolde. Désormais, Dietrich Fischer-Dieskau ne quittera plus les studios, d’EMI tout d’abord, de DG ensuite, de multiples autres éditeurs (Orfeo, Decca au gré des demandes). Aucun répertoire ne lui résistera : la mélodie est omniprésente avec les incontournables Schubert, Schumann, Brahms, Mendelssohn ou Richard Strauss mais aussi avec Berg, Pfitzner, Reger ou Meyerbeer que l’on connaît mal ou Debussy, Fauré ou Chostakovitch où on l’attendait moins. Au concert et au disque, il hante de son dramatisme saisissant les pages religieuses de Bach, les Requiem de Brahms (avec Klemperer) ou de Fauré (avec Cluytens) et participe à la création du fameux War Requiem de Britten.

A l’opéra, cet incomparable diseur n’a pas son pareil pour nous révéler les facettes multiples des grands rôles, depuis le marquis de Posa de ses débuts munichois jusqu’au Falstaff que Visconti met en scène pour lui à Vienne. Dans Mozart, il est à la fois le Comte arrogant et conquérant des Nozze et le délicieux Papageno de la Flûte enchantée. Sans parler des chefs-d’œuvre du XXe siècle qu’il marquera de son indicible stature : Doktor Faust de Busoni, Wozzeck de Berg ou Lear de Reimann qui lui est dédié.

Esprit curieux, Fischer-Dieskau est un vrai descendant de la Renaissance. En parallèle de sa carrière d’interprète, il développe une activité de chef d’orchestre et de pédagogue et écrit des essais sur les rapports entre la musique, la poésie et la philosophie. Sans oublier une pratique régulière de la peinture qui l’amène à organiser plusieurs expositions de ses toiles. En fait, cet esprit curieux ne sait rien faire à moitié. Se saisit-il d’un sujet qu’il le sert à un degré ultime de perfectionnement de la même façon qu’il libère l’essence même des œuvres qu’il chante.

Et c’est ici qu’on aborde le miracle de l’art de Fischer-Dieskau. Lui-même aimait reconnaître que, pour lui : L’important est de découvrir la musique à travers les musiciens et non les musiciens à travers la musique. Mais la recherche de ce fin lettré ne s’arrêtait pas là. Pour lui, le mot était aussi musique et, à ce titre, révélateur de sens.

Malléable au fil des affects, sa voix, par sa ductilité, façonnait la phrase musicale en donnant à chaque syllabe son juste poids. Certains ont parfois trouvé maniéré cet art minutieux mais tous se sont ensuite demandé si l’on pouvait encore chanter le lied après lui. Il faudra, en fait, toute une génération avant qu’un Goerne ou un Gerhaher osent recommencer un voyage où on le croyait irremplaçable.

Cet interprète prodigieux a osé les plus folles rencontres : avec Barenboïm et Brendel dans le Winterreise ou avec Richter dans Die Schöne Maguelonne. Parmi tous ses partenaires, on gardera une place à part pour Gerald Moore avec qui il enregistra l’intégrale des lieder pour voix d’homme de Schubert : plus de 600 lieder (DG) !

Le mot et la note ne sont que les deux facettes d’une réalité complexe : pour avoir délivré ce message-là, Dietrich Fischer-Dieskau est irremplaçable.

MARTIN,SERGE
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