Jacqueline Harpman est décédée

« Quand on écrit, on exprime ce que l’on sent. La psychanalyse demande, elle, l’interprétation et la réponse. Il ne suffit pas de dire ». A 82 ans, l’écrivain est décédée ce jeudi des suites d’une longue maladie. © D.R.

J’ai une armoire plein de choses à brûler, qu’il serait une indélicatesse de publier. Comme je ne suis pas proche de la mort, je ne me hâte pas. Je souhaite notamment faire disparaître le premier roman que j’ai écrit et qui était… dégueulasse. Il faut vraiment que je pense à le dire à mon mari. » Ces mots, Jacqueline Harpman les confiait au Soir à l’automne dernier. L’écrivain est pourtant décédée, ce jeudi, des suites d’une longue maladie.

D’emblée, deux images s’imposent. La première, celle de l’auteur, lors d’une des dernières remises du Prix Rossel, qu’elle a reçu et dont elle a fait partie du jury jusqu’en 2008. Affaiblie physiquement, la grande dame avait toutefois conservé sa fougue, et toute sa conviction, pour défendre les auteurs auxquels elle croyait. Ses partenaires de jury se rappellent aujourd’hui sa fermeté, son humour aussi. La seconde image a, elle, déjà deux décennies. C’est celle de Léopold, l’amour insensé de La plage d’Ostende qui, après des années d’ignorance, découvre enfin Emilienne, une jeune femme qui s’est construite pour lui, dans son ombre. Une image littéraire intense, qui a secoué des milliers de lecteurs.

Pourtant, l’œuvre de Jacqueline Harpman avait débuté bien avant ce roman-clé. En 1959 déjà, son premier roman publié, Brève Arcadie (Julliard), marquait les esprits (et obtenait le Prix Rossel). Ce sera ensuite L’Apparition des esprits (1960, Julliard) et Les bons sauvages (1966, Julliard) avant une pause d’une grosse quinzaine d’années. « Je crois que je n’avais plus rien à dire, expliquera-t-elle en 2000. Et puis brusquement, le désir de raconter des histoires m’est revenu et ne m’a plus quitté. Il est tel aujourd’hui que j’ai l’impression qu’il demeurera présent jusqu’à la fin de mes jours. » De fait : La plage d’Ostende, Le Bonheur dans le crime (Stock, 1993), Moi qui n’ai pas connu les hommes (Stock, 1995), Orlanda (Grasset, 1996), Dieu et moi (Mille et une nuits, 1999), La Dormition des amants (Grasset, 2002), et bien d’autres viendront compléter son élégante production.

En parallèle, Jacqueline Harpman sonde l’humain. Après des études de psychologie à l’ULB, cette lectrice conditionnelle des Liaisons dangereuses devient psychanalyste. « J’ai découvert Freud en même temps que le plaisir d’écrire, dit-elle. J’ai exercé les deux métiers, ils n’ont aucune influence l’un sur l’autre. Quand on écrit, on exprime ce que l’on sent. La psychanalyse demande, elle, l’interprétation et la réponse. Il ne suffit pas de dire. »

Sur une activité comme sur l’autre, elle a des mots justes, précis, émouvants, comme dans ses romans. Sur l’écriture : « Lire, comme écrire, est un soulagement temporaire. Mais on ne se nettoie de rien. » Sur la psychanalyse : « Voir quelqu’un qui reprend possession de soi est bouleversant. Je rêve de cela pour mes patients : qu’ils deviennent maîtres de leur histoire, c’est-à-dire de leur univers intérieur. » Son mari, l’architecte poète Pierre Puttemans, a d’ailleurs rassemblé des textes écrits sur ces sujets dans Ecriture et psychanalyse (Mardaga). « Pourquoi l’a-t-il fait ?, souriait-elle à sa sortie. Parce qu’il m’aime bien, c’est une raison tout à fait suffisante. »

Aujourd’hui, des jeunes qui ont découvert l’œuvre de Jacqueline Harpman à l’école à ceux qui suivent ses écrits depuis le début en passant, bien sûr, par ceux qui la côtoyaient, le monde littéraire belge est en deuil. Seul réconfort ? Une phrase de l’auteur, encore, comme une promesse que ses mots lui survivront : « Pourquoi admire-t-on les écrivains, si ce n’est parce qu’ils ont laissé des marques personnelles et ont été capables d’exprimer leur singularité ? »

À (re)lire

La plage d’Ostende
Stock, 1991

Où Jacqueline Harpman raconte comment Emilienne, 11 ans, grandit dans sa passion pour Léopold, 25 ans, et se révèle à lui après s’être rendue indispensable. Un roman initiatique, une histoire d’amour inoubliable.

Orlanda
Grasset, 1996

Où la partie masculine de l’âme d’une jeune femme, Alice, investit le corps de Lucien. Orlanda (c’est le nom que l’auteur donne à cette « partie d’âme ») vit alors de nouvelles expériences. Prix Médicis en 1996.

Ce que Dominique n’a pas su
Grasset, 2007

Où l’auteur revisite Dominique, le classique d’Eugène Fromentin, dans la perspective de Julie, la sœur de Madeleine. Cette réinterprétation fait suite au souvenir tronqué qu’elle avait elle-même gardé du roman.

NIZET,ADRIENNE
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