Des salafistes et des casseurs multiplient les troubles en Tunisie

Scène d’émeutes dans la banlieue de Tunis ce mardi. Les trois présidences tunisiennes (République, Assemblée constituante et gouvernement) ont dénoncé mercredi des « groupes extrémistes qui menacent les libertés ». © AFP

Un couvre-feu nocturne a été instauré mardi soir sur le grand Tunis et dans quatre régions du pays après une vague de violences qui impliquait à la fois des extrémistes salafistes et des bandes de jeunes casseurs. Cette mesure exceptionnelle souligne la gravité de la situation. Un jeune homme est décédé ce mercredi des suites de sa blessure par balle à Sousse la veille. Il y avait eu des centaines de blessés et 160 arrestations.

Le président de la République, le Premier ministre et le président de l’Assemblée constituante se sont réunis mardi soir pour émettre un communiqué le lendemain, dans lequel Moncef Marzouki, Hamadi Jebali et Moustapha Ben Jaafar dénoncent « des groupes extrémistes qui menacent désormais les libertés, s’arrogent le droit de se substituer aux institutions de l’Etat et tentent de mettre sous leur coupe les lieux de culte. Ces groupes sont infiltrés par des criminels (…) Ce sont les spectres du régime déchu qui tentent de mettre en échec le processus de transition ».

L’émoi est donc grand en Tunisie où les soupçons de manipulations font florès. Les saccages de bâtiments publics, de postes de police, de sièges syndicaux, de partis politiques, et même d’un tribunal avaient commencé par des protestations violentes de salafistes contre une exposition artistique au palais de La Marsa, qui a subi l’assaut de fanatiques.

Mais la parfaite simultanéité des incidents mardi dans les banlieues tunisoises et à Sousse comme à Médénine dans le sud a alimenté les suspicions. La situation est extrêmement confuse. « J’ai observé de près une des manifestations qui s’est déroulée lundi soir à Carthage, il y avait autant de vrais que de faux salafistes dans le mouvement », disait par exemple à l’AFP Alaya Allani, chercheur spécialisé sur les mouvements islamistes au Maghreb.

La célèbre jeune blogueuse Lina Ben Mhenni (« A Tunisian Girl »), qu’on ne peut soupçonner de sympathies salafistes, s’est rendue sur place et elle relate ses impressions dans un papier intitulé « Les incidents de La Marsa : salafistes ou casseurs ? », qui se conclut ainsi : « Nous avons passé toute la nuit à chercher la vérité. A l’aube, nous étions tous d’accord sur le fait que nous n’avons pas vu de salafistes mais des gamins qui commençaient à vivre leur adolescence. Des questions se posent… »

Un observateur moins engagé, le journaliste et écrivain français qui tient un blog sur le site du Courrier international, Benoît Delmas, a aussi écrit de Tunis pour analyser les événements : « Ce qui était prévisible arriva. Les anciens partisans du dictateur Ben Ali (…) bénéficient toujours, dans l’ombre, de leurs réseaux ainsi que des grosses fortunes d’hommes d’affaires s’étant enrichis sous la dictature. L’idée sous-jacente étant évidemment de provoquer l’opinion suivante : c’était tellement mieux sous Ben Ali, il y avait la sécurité. Une opinion qui revient au goût du jour, au hasard des conversations. »

Mais les responsables tunisiens ont néanmoins jugé utile d’accompagner le début de répression contre les fauteurs de troubles de mesures rencontrant les souhaits de la mouvance islamiste : les Marzouki, Jebali et Ben Jaafar ont condamné « l’atteinte au sacré, qui ne procède pas de la liberté d’opinion et d’expression et qui vise à provoquer et à semer la discorde ainsi qu’à profiter d’une situation sensible pour nourrir les tensions ».

Quant au ministre de la Culture, il a carrément décidé de porter plainte contre l’association qui avait organisé l’exposition à La Marsa que les salafistes avaient attaquée, provoquant l’ire des réseaux sociaux et autres courants laïques. Enfin, le groupe parlementaire du parti Ennahda, qui domine le Parlement et le gouvernement, a proposé d’inscrire dans la future Constitution une loi qui incrimine les atteintes au sacré. Il a aussi appelé les autorités compétentes à « ouvrir une enquête judiciaire afin de juger toutes les personnes impliquées dans ce type d’actes ».

Le passage de la dictature à la démocratie se fait décidément dans la douleur.

BAUDOUIN LOOS
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