Premier voyage en Europe depuis 22 ans pour Aung San Suu Kyi

AUNG SAN SUU KYI, à la tribune de l’OIT – Organisation internationale du travail–, jeudi à Genève : une « demande pressante » en faveur des investissements étrangers en Birmanie « pour donner du travail aux jeunes ». © SEBASTIEN FEVAL/ AFP

 

Genève

C’est dans les pas de Nelson Mandela et de Lech Walesa que l’ex-dissidente et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi est montée jeudi à la tribune des Nations unies, à Genève, à l’invitation de la Conférence internationale du travail. Son président, Juan Somavia, soulignait cette filiation alors que la Dame de Rangoun était acclamée par 4.000 délégués conscients de vivre une tranche d’histoire.

Libre depuis un an et demi, la présidente de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), en résidence surveillée durant quasiment vingt-deux ans par la junte birmane, effectue sa première tournée internationale (hormis la Thaïlande) depuis sa transformation en icône des libertés inspirée aussi bien par la non-violence de Gandhi que par la mémoire de son père, Aung San, le général qui négocia l’indépendance de son pays.

La veille, l’Organisation internationale du travail (OIT) annonçait la fin d’une longue décennie de restriction à l’égard de la Birmanie accusée de travail forcé et d’embrigadement d’enfants dans l’armée. Aung San Suu Kyi, désormais députée à l’Assemblée nationale, a salué un geste qui doit être compris comme un encouragement pour le gouvernement du président Thein Sein engagé dans un processus de réformes politiques sans précédent. Plusieurs pays ont répondu à l’évolution démocratique du régime en suspendant ces dernières semaines les sanctions économiques qui frappaient la Birmanie.

A l’ONU, Aung San Suu Kyi en a profité pour faire passer un nouveau message, « une demande pressante » : non seulement il est juste de lever les sanctions, mais il faut désormais encourager les investissements étrangers. Pas n’importe lesquels, dit-elle : « Ce que je veux pour mon pays, c’est une croissance et un développement qui soient respectueux de la démocratie. Je voudrais plaider en faveur d’une aide qui renforcera le processus démocratique en suscitant des progrès économiques et sociaux qui favoriseront les réformes politiques. »

La politicienne, toujours aussi ferme sur ses principes, précise qu’il y a de bons investisseurs et de moins bons, de bons secteurs d’investissements et d’autres dont il faut encore garantir les conditions d’accès. Les investissements dans l’agrobusiness, le tourisme, les infrastructures et les services financiers sont bienvenus. Méfiance en revanche à l’égard des industries d’extraction. A commencer par le monopole étatique birman Myanmar Oil and Gas Enterprise (MOGE) dont l’opacité de la gestion, « pour l’heure », est insatisfaisante. Aung San Suu Kyi appelle donc les compagnies étrangères qui commercent avec cette entité à exiger le respect des codes de conduite tels que définis par le Fonds monétaire international.

« Suis-je trop ambitieuse ? »

« Aujourd’hui, Total est sensible aux questions de droits de l’homme et de l’environnement, dit-elle. Je n’appelle pas à son retrait du pays, pas plus qu’à celui de Chevron. » Elle s’interroge en revanche sur les accords passés par le MOGE avec la Chine : « Je ne connais pas ces contrats, mais leur manque de transparence conduit à se poser des questions. »

La junte ne s’est pas soudainement convertie à la démocratie par soucis de justice mais par calcul politique, afin d’échapper à la tutelle grandissante de Pékin et d’offrir des perspectives d’emplois nouveaux à une jeunesse de plus en plus frustrée. Aung San Suu Kyi pense que la démocratisation n’aura une chance que si la démonstration de gains économiques rapides est faite. Elle doit accompagner le président Thein Sein tout en maintenant une pression que seule le relais de la communauté internationale peut lui assurer de rendre effective.

« Suis-je trop ambitieuse ? Peut-être. Mais à moins que nous visions de réaliser le meilleur qui puisse être possible nous serons en danger de faire avec ce qui est le moins tolérable – dans le court terme. A la longue, les pouvoirs de la tolérance s’épuisant, les manifestations et l’instabilité éroderont les progrès déjà réalisés », prévient-elle.

L’espoir est que la Birmanie suive la voie de l’Afrique du Sud, que Aung San Suu Kyi deviennent le Mandela asiatique et Thein Sein le Frédérik De Klerk birman. Avec Juan Somavia, le directeur chilien de l’OIT, Aung San Suu Kyi a préféré comparer l’expérience de son pays à celle des dictatures sud-américaines et de leur conversion démocratique des années 1980.

Signe de sa fatigue, l’héroïne birmane a dû interrompre la conférence de presse en raison de vomissements.

FREDERIC KOLLER
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