Égypte. Morsi ou l’improbable « raïs » islamiste

Rien ne destinait cet apparatchik des Frères musulmans à devenir président du pays

Mohamed Morsi, le jour du second tour de l’élection présidentielle à Zagazig : des bureaux de vote placés sous haute surveillance de l’armée... © Amr Nabil/AP

PORTRAIT

Premier président arabe élu de manière démocratique : Mohamed Morsi, déclaré vainqueur dimanche au Caire de l’élection présidentielle égyptienne, portera à jamais cette mention flatteuse. Mais qui est le nouveau « raïs » égyptien ?

Dans le village qui l’a vu naître le 20 août 1951, quelque part dans le delta du Nil, on raconte qu’un mage avait prophétisé à ses parents, de modestes paysans analphabètes, que leur petit garçon deviendrait un jour président du pays. Véridique ou pas, cette anecdote n’aura sans doute jamais effleuré l’esprit des coreligionnaires de Mohamed Morsi, devenu le candidat des Frères musulmans pour la présidentielle de manière presque accidentelle. Rien, en effet, dans la carrière de cet homme pieux, n’a jamais donné à penser qu’il jouirait d’un tel destin national. Après de solides études dans l’ingénierie au Caire puis à l’Université de Caroline du Sud (Etats-Unis), où il restera plusieurs années, Morsi deviendra le directeur du département de sa spécialité à l’Université de Zagazig, dans le delta. Bientôt marié, il sera le géniteur de cinq enfants, dont deux possèdent la nationalité américaine…

Discret et consciencieux

Mais l’essentiel, d’un point de vue politique, se passe ailleurs : l’homme en effet entre en même temps à la confrérie des Frères musulmans où il grimpe un à un les échelons de la hiérarchie sans pour autant montrer des qualités d’idéologue mais plutôt celles d’un apparatchik discret et surtout consciencieux.

Son ascension passe par une première élection, comme député « indépendant », en 2000. Il dirigera ainsi au Parlement le petit bloc de 18 députés officieusement affiliés à la confrérie. Il fait en même temps partie d’un comité anti-sioniste qui publiera des textes belliqueux envers Israël. Réélu en 2005, il devient porte-parole de la confrérie juste tolérée par les autorités en 2010. Seul fait d’arme de sa résistance contre le régime : un emprisonnement de sept mois.

Morsi, au demeurant, n’a rien d’un révolutionnaire : il estime qu’une femme ou un chrétien ne peut devenir président de la république. La confrérie abandonnera ce « détail » après la révolution. Mais les jeunes qui l’ont faite et qui ont rencontré Morsi n’ont pas eu l’impression de rencontrer un homme de dialogue.

Sa chance porte un nom : Khairat al-Chater. Ce milliardaire charismatique occupe au sein de la confrérie un rôle éminent. Et il apprécie Morsi. Au point de le pousser à accepter de prendre la direction du parti politique que les Frères sont enfin autorisés à créer après le départ de Moubarak en 2011, le parti de la Liberté et de la Justice. Un pari tenu : avec son sens inné de l’organisation et un réseau local puissant de militants motivés, Morsi emmène sa formation au succès lors des premières législatives libres.

Ce triomphe pousse la confrérie à renier sa parole : elle avait promis de ne pas présenter de candidat à la présidentielle, mais pressée à droite par la montée des salafistes et sans doute grisée par le succès, elle désigne Khairat al-Chater pour la représenter au scrutin. Mais ce dernier est privé d’un triomphe quasi certain par la commission électorale qui excipe d’une condamnation sous l’ère Moubarak pour l’exclure de la joute électorale. Les Frères sortent alors Mohamed Morsi de leur chapeau. A lui de jouer, fût-ce avec le sobriquet de « roue de rechange ».

D’abord timide, le candidat des Frères musulmans s’enhardit assez rapidement. Avec 26 %, il termine premier au premier tour, de justesse, avant le succès du second qui le voit doubler son pourcentage. Reste à voir la marge de manœuvre que les militaires lui laisseront à son poste. A priori, elle paraît quasi nulle…

 

DECODAGE

L’armée égyptienne veille au grain…

Depuis le départ forcé du dictateur Hosni Moubarak, le 11 février 2011, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) assume la réalité du pouvoir. Assurant vouloir « accompagner la révolution jusqu’à la démocratie », la junte a changé d’optique.

Ce fut d’abord la décision du 4 juin de conférer à la police militaire et aux services secrets de l’armée le pouvoir d’arrêter des civils. Puis, dimanche dernier, lors du second tour de la présidentielle (!), le CSFA a promulgué une « décision constitutionnelle complémentaire » qui lui confère tous les pouvoirs législatifs, y compris budgétaires. Il faut dire que la veille, le 16 juin, la Cour constitutionnelle, composée de magistrats nommés par Moubarak, avait dissous le Parlement (à dominante islamiste) pour « procédure électorale illégale ».

Il y a bien plus. Le CSFA s’est arrogé le droit de nommer les membres de la Commission qui va réviser la Constitution, révision sur laquelle il se réserve un droit de veto.

Il a aussi annoncé que le président élu n’aurait aucun droit de regard dans les affaires de l’armée, ne pourrait déclarer la guerre ou recourir à l’armée à l’intérieur du pays sans son aval.

Même Hillary Clinton a estimé jeudi que l’attitude des militaires était « gênante » : l’armée, a dit la ministre américaine, devrait « adopter un rôle approprié, qui n’est pas celui d’interférer, de dominer ou d’essayer de corrompre l’autorité constitutionnelle ». On est loin du compte.

LOOS,BAUDOUIN
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