Les Libyens aux urnes pour la toute première fois

LIBYE. Conditions de sécurité délicates, tensions régionales : le défi n’est pas encore gagné

Pour ces élections, 629 femmes sont candidates. Elles sont bien représentées sur les listes des partis, où alternent les candidats masculins et féminins. Sur les affiches, il y a, y compris pour les partis islamistes, des candidates voilées et d’autres non. © Reuters.

Après avoir vécu 40 ans sous le régime dictatorial de Kadhafi, les Libyens vont pour la première fois élire, ce samedi, leurs représentants au Congrès général national libyen.

1 Quelle est l’importance de ces élections ?

Il s’agit d’ores et déjà d’un événement historique, essentiel dans la transition vers la démocratie en Libye. Et il y a un véritable engouement populaire pour ce scrutin : 2,7 millions de citoyens, soit 80 % des électeurs potentiels, se sont inscrits sur les listes électorales. Pour eux, il s’agit de la suite logique de la révolution qui leur a permis de se débarrasser de Kadhafi, et de la première occasion de choisir enfin eux-mêmes leurs dirigeants. Ils devront élire 200 députés parmi les 3.700 candidats qui se présentent. Ces élections marqueront la fin de la période d’intérim qui a été gérée par le Conseil National de Transition (CNT). Le CNT a globalement réussi à stabiliser la situation, même si d’importants problèmes demeurent huit mois après la fin de la guerre.

2 Ces élections pourront-elles se dérouler dans de bonnes conditions ?

Il n’est pas certain que les autorités arriveront à assurer un niveau de sécurité suffisant pour que le vote soit considéré comme crédible partout dans le pays, ni qu’elles arriveront à convaincre certaines tribus de respecter les résultats. Ces derniers jours, des attaques ont par exemple été menées à Benghazi, dans l’est du pays, contre les bureaux de la Commission électorale : certains protestent en effet contra la répartition par régions des sièges de la future assemblée. Sur base de données démographiques, il a été décidé que l’Ouest aurait 100 sièges, l’Est 60 et le Sud 40. Et un incendie a ravagé jeudi un dépôt contenant tout le matériel électoral non loin de là, à Ajdabiya. A Syrte et Bani Walid, deux ex-bastions du régime Kadhafi, des problèmes de sécurité ont empêché les ONG de déployer des observateurs, et le taux d’inscription sur les listes électorales est beaucoup plus bas que dans le reste du pays, ce qui suggère que beaucoup ne considèrent pas ces élections comme légitimes. A la demande des autorités, ce sont des milices qui sont actuellement chargées de la sécurité, notamment autour des bureaux de vote. Pour tenter de contrôler ces groupes armés – certains assurent réellement l’ordre, mais d’autres sont surtout des forces de désordre –, le gouvernement intérimaire a lancé un plan d’intégration des ex-rebelles dans les forces officielles : 13.000 hommes ont déjà signé un contrat avec le ministère de la Défense, et 70.000 avec celui de l’Intérieur. Mais il y aurait plus de 200.000 miliciens, dont beaucoup sont plutôt rétifs à l’autorité.

3 Quels pourraient être les résultats ?

En l’absence de sondages, il est difficile de faire des pronostics. Plus de 140 partis sont nés ces derniers mois, alors qu’ils étaient interdits sous Kadhafi, mais la plupart n’ont pas de vrai programme. Trois partis se dégagent cependant. Il y a d’abord le Parti de la Justice et de la construction (PJC), issu des Frères musulmans. Mais contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte, les Frères musulmans n’ont pas eu, sous Kadhafi, l’occasion de se structurer et de développer un réseau d’aide sociale. Et, grâce à la manne pétrolière, il n’y a pas en Libye une masse de miséreux comme ceux qui ont fait en Egypte le succès des frères musulmans. Autre formation islamiste, Al-Watan, dont la figure de proue est Abdelhakim Belhaj, ex-combattant devenu gouverneur militaire de Tripoli pendant la révolution. Face à eux, l’Alliance des forces nationales, une coalition libérale dirigée par Mahmoud Jibril, qui a été 7 mois président du CNT. Elle regroupe plus de 40 partis politiques et 200 organisations de la société civile, et semble crédible sur le plan national. Pour ces partis, s’organiser et faire campagne est une vraie première.

4 Comment la communauté internationale aide-t-elle la transition ?

ONG et organisations multilatérales comme l’ONU et l’Union européenne se sont mobilisées pour fournir une assistance technique et des conseils pour la préparation des élections. Un grand soutien a aussi été porté côté sécurité. L’Otan et les Etats-Unis sont impliqués dans la formation de l’armée et de la police, et des policiers ont également été formés en Jordanie, au Qatar, en Turquie et en Egypte. Mais les Libyens n’ont pas oublié comment de nombreux pays occidentaux ont soutenu le régime Kadhafi. Et beaucoup refusent toute tentative d’occupation américaine qui rappellerait l’Irak. Côté belge, on participe à un programme de récolte des armes légères et on appuie la mission de l’ONU en Libye.

KIESEL,VERONIQUE
 

L’arme du pétrole

Autonomie pour l’Est ?

Des partisans de l’autonomie de l’Est libyen, la frondeuse Cyrénaïque, ont contraint des terminaux pétroliers à l’arrêt, accentuant les craintes sur la fragilité de la situation sécuritaire, à la veille des premières élections du pays depuis des décennies. Jeudi soir, des hommes armés se sont ainsi rendus dans plusieurs terminaux pétroliers – Al-Sidra, Ras Lanouf, al-Harouj, Brega – le long de la côte dans l’Est du pays pour leur intimer l’ordre de cesser leurs opérations. « Le port désormais est fermé. Le pompage et le chargement du pétrole sont arrêtés », a ainsi déclaré dans la nuit un responsable des opérations de Ras Lanouf, à quelque 370 km au sud-ouest de Benghazi. (afp)

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