Comme chaque année, à pareille époque, la Foire prend ses quartiers près de la gare du Midi.
En 1900, à la kermesse de Bruxelles on pouvait se faire prédire l’ avenir par cette avenante dame qui pratiquait la nécromancie, comme nous avons pu le lire en zoomant sur les panneaux accrochés derrière elle : « La TÊTE fait savoir les personnes que l’on désire connaître en amitié vraie comme en intérêt. »
Déjà, en 1903, dans le Soir du 17 avril, Ernest Blum nous fait part de sa nostalgie dans l’article : « Foires d’à présent » :« Et pourtant, il faut bien l’avouer, la foire aux pains d’épices d’à présent ne ressemble en aucune façon à la foire d’autrefois – le progrès, l’infâme progrès a tout gâté !Les baraques sont devenues luxueuses, les chevaux de bois sont devenus des animaux divers, soigneusement sculptés et qui ne sont même plus des chevaux ! (…)
Je n’ai pas besoin de dire combien, pour ma part de vieux, je regrette la simplicité foraine du temps passé : l’époque où, non seulement les baraques ne s’éclairaient pas au gaz et à l’électricité mais à la graisse et à la chandelle. L’odeur du luminaire démocratique se mêlait à celle, également suave, de la friture et du vin à douze, et c’était comme un parfum sui generis non pareil à tout autre, et qui disait bien à tous le lieu de délices où on était.
Aujourd’hui c’est à peine si dans quelques endroits de la foire cela sent le pétrole, l’abominable pétrole. On vend encore des pommes de terre frites, j’en ai mangé. Eh bien ! non, ce n’est plus la même chose; on ne les friture même plus au saindoux. , à l’aimable et savoureux saindoux. On n’y met rien ou vraiment pas grand’chose. Mais la pomme de terre est si bonne fille qu’elle se friture elle-même par bonté d’âme.
Il n’y a presque plus de phénomènes dans les baraques : j’ai vainement cherché le veau à deux têtes. Pauvre veau à deux têtes ! lui aussi est une victime de l’implacable progrès, qu’est-il devenu ? a-t-il au moins amassé assez de sous pour vivre tranquille sur ses vieux jours ? un patron charitable a-t-il eu la bonne pensée de lui placer quelque chose sur ses deux fronts ? Et le mouton à cinq pattes ? Et la femme-poisson ? Et l’homme-squelette ? Disparus, engloutis dans les ténèbres du passé., effacés sous la couche de ripolin de l’oubli !
Je n’ai retrouvé dans un coin, en une très modeste et très exiguë baraque, que l’antique Tentation de Saint-Antoine , un des plus vieux spectacles du répertoire forain ! J’y ai entendu chanter – par une seule personne – le chœur des méchants démons qui mettent le feu à la queue du cochon du malheureux anachorète, chœur chanté sur un air qui remonte à l’époque de Louis XIII ! Un dernier hommage à la vieille, mais, hélas ! vacillante tradition !
Quant à la femme à barbe, je l’ai inutilement cherchée aussi ! Disparue également ! Une carrière brisée encore, celle-là ! (…) »