Michelle Martin, l’impossible libération

Michelle Martin, dit son avocat, veut se racheter. © AFP

Après quatre tentatives infructueuses, Michelle Martin, l’ex-épouse de Marc Dutroux, a cru toucher au but : mardi matin, elle obtenait la libération conditionnelle qu’elle sollicitait depuis 2007 du tribunal d’application des peines (TAP) de Mons. Elle s’apprêtait donc à recouvrer, après seize années de détention, une liberté… quasi claustrale puisqu’elle avait obtenu de pouvoir séjourner au sein d’une communauté de clarisses, dans un couvent de Malonne.

Mais voilà, le ministère public a fait part, quelques heures plus tard, de son choix de se pourvoir en cassation contre cette décision.

Un pourvoi suspensif : la Cour de cassation dispose désormais de 30 jours pour prendre attitude. Si d’aventure, elle venait à casser le jugement rendu ce mardi à Mons, le dossier serait renvoyé devant le TAP de Mons – dont le siège, cependant, serait constitué différemment – qui disposerait lui-même de 14 jours pour rendre un nouveau jugement.

En attendant, Michelle Martin restera en prison. La Cour de cassation constitue le seul recours contre le jugement rendu ce mardi, à Mons : curieusement, en effet, les décisions des TAP ne sont pas susceptibles d’appel (sur le fond) mais uniquement de pourvois en cassation (contestations sur la forme).

« Voilà un an, j’ai regretté publiquement que le parquet général ne puisse faire appel d’une décision de libération, explique à ce propos Claude Michaux, le procureur général de Mons, qui a pris la décision de se pourvoir contre la libération conditionnelle de Michelle Martin. A l’époque, les politiques ont paru me donner raison mais, un an plus tard, je constate que rien n’a bougé. »

Plus tôt dans l’après-midi, Me Georges-Henri Beauthier, l’avocat de Lætitia Delhez, qui défend aussi les intérêts de Jean-Denis Lejeune, avait lui-même annoncé qu’il se pourvoyait en cassation. Ce pourvoi-là, qui n’est pas suspensif, n’avait toutefois que de très maigres chances d’aboutir dès lors que les parties civiles ne semblent pas fondées à saisir la Cour de cassation dans ce cas particulier. La loi du 17 mai 2006, qui institue les TAP, a en effet confié la responsabilité des libérations conditionnelles au pouvoir judiciaire – jusqu’alors, c’était l’apanage du pouvoir exécutif – amputé des parties civiles.

« C’est un peu, explique un pénaliste, une extension du principe selon lequel les parties civiles ne plaident pas sur la peine aux assises, dès lors qu’on considère qu’il appartient à la société – et pas aux victimes – de décider de la sanction à infliger au coupable. »

Avant Strasbourg ?

C’est du reste au nom de ce principe que, le 24 juillet dernier, les parties civiles avaient été tenues à l’écart de l’audience que le TAP de Mons avait consacrée à l’examen du plan de reclassement présenté par Michelle Martin.

Sans doute le pourvoi introduit par Me Beauthier avait-il pour premier objet d’épuiser toutes les voies de recours pour pouvoir porter ensuite l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme. L’avocat estime en effet qu’« en excluant les parties civiles des débats, les TAP contreviennent à trois arrêts rendus par Strasbourg et qui, tous, consacrent le droit des victimes d’être parties au débat jusqu’à ce stade ultime de la procédure ».

Le ministère public, lui, n’a jamais caché les réserves que lui inspirait une possible libération conditionnelle de Michelle Martin : « Notre position a toujours été la même, expliquait récemment le procureur général, Claude Michaux. A savoir que, dans ce dossier comme dans n’importe quel autre, une libération conditionnelle doit être précédée d’une période d’essai sous la forme de congés pénitentiaires. » Or, des congés pénitentiaires – leur octroi reste une prérogative du ministère de la Justice –, Michelle Martin n’en a jamais obtenu (lire page 5). Ça, c’est sur le fond. Mais un pourvoi en cassation ne peut viser que des vices de procédure. Le parquet général dispose de cinq jours pour développer ses moyens.

Questions autour d’une libération

1De quelles conditions était assortie la libération ? Michelle Martin s’était engagée à résider au couvent de Malonne, à s’astreindre à un suivi psychologique, à éviter tout contact avec les victimes, à poursuivre leur indemnisation – la formule est malheureuse puisque Michelle Martin, assurent les victimes, ne leur a toujours pas versé le moindre sou –, à ne pas pénétrer sur les territoires des provinces de Liège et du Limbourg – où sont domiciliées certaines des victimes de Dutroux & consorts –, à ne pas quitter le territoire national et à s’abstenir de tout contact personnel avec les médias.

2Quel est le contenu de son plan de réinsertion ? On ignore le contenu précis du plan de reclassement de Michelle Martin. La loi prévoit toutefois que ce plan doit être suffisamment abouti et faire état des possibilités d’hébergement du condamné, de ses projets socioprofessionnels, de la mise en place éventuelle d’une guidance sociale et/ou psychologique, ainsi que d’une proposition concrète d’indemnisation des parties civiles.

Me Thierry Moureau, l’avocat de Michelle Martin, a vaguement évoqué l’emploi du temps de sa cliente à Malonne, en cas de libération : « Elle effectuera, dit-il, des tâches quotidiennes. Elle participera à des travaux caritatifs, préparera des colis alimentaires… »

Des tâches qui s’inscrivent, ajoute l’avocat, dans la démarche expiatoire d’une femme qui entend « se racheter ». « Ce n’est plus la même Michelle Martin, explique-t-il. Sa culpabilité, elle la portera jusqu’à sa mort. Elle a fait le choix de ce monastère – une décision qu’elle a formée progressivement au gré des contacts qu’elle a pu nouer durant sa détention – pour mener une vie de côté, fondamentalement marquée par la volonté de se racheter. »

En indemnisant les victimes ? « Pour ce faire, elle a besoin d’un travail rémunéré, explique son avocat. A cet égard, cette libération conditionnelle ouvre à Michelle Martin les portes d’une possible réinsertion : il appartient à la société, et aux médias, de ne pas condamner d’emblée cette démarche en continuant de faire d’elle une pestiférée. »

3Quel accueil ce plan de reclassement a-t-il reçu des parties ? On sait seulement que le plan présenté par Michelle Martin a obtenu l’aval de tous les intervenants dont le TAP doit obtenir l’avis – notamment ceux des directions et des équipes sociales des différents établissements où elle a séjourné. Celui du ministère public était manifestement plus réservé. Sans être formellement opposé au principe d’une libération, il estimait que celle-ci était précipitée (lire ci-dessus). Les parties civiles, elles, avaient eu la possibilité de faire part des éventuelles conditions qu’elles souhaitaient voir imposées à Michelle Martin si elle obtenait sa libération.

4Le respect des conditions dont est assortie une libération est-il contrôlé ? Oui. Comme tout libéré conditionnel, Michelle Martin se verrait désigner un assistant de justice chargé de contrôler le respect des conditions imposées par le TAP et de faire régulièrement rapport au tribunal de la manière dont se déroule sa libération conditionnelle.

En cas de non-respect de ces conditions, elle pourrait comparaître à nouveau devant le TAP qui, le cas échéant, pourrait adapter ces conditions, suspendre la libération conditionnelle, voire même la révoquer.

« Qu’est-ce qui empêche qu’elle recommence ? »

Réactions

Se rendent-ils bien compte de ce qu’ils font ? Pour moi, c’est relâcher le renard dans le poulailler ! Qu’est-ce qui garantit que cette femme ne va pas recommencer ces méfaits horribles, comme elle l’a fait sur plusieurs enfants, dont ma petite fille ? » Jean-Denis Lejeune refuse qu’on affirme que Michelle Martin n’est « pas récidiviste », ainsi que le qualifie la décision du tribunal de mardi. « Elle est récidiviste. Peu importe que la loi dise qu’elle ne l’est pas, sous la fausse raison qu’elle a été condamnée une fois en correctionnelle et une fois aux assises. En 1986, elle est condamnée à 5 ans pour avoir enlevé et violé des enfants, des faits très graves. Elle promet de s’amender, elle se dit sous influence. Comme aujourd’hui. Mais elle recommence, elle est complice des enlèvements. Elle est là quand il viole des enfants, elle tient la caméra qui filme ces horreurs ! Et elle ne dit rien, elle ne fait rien ! Sous influence ? Quand le 12 décembre 1995, Dutroux est mis sous les barreaux par la justice, elle est présente dans la maison où Julie et Melissa sont enfermées dans la cave. Elle aurait pu faire tant de choses. Ouvrir la porte, les relâcher ailleurs, les nourrir. Dutroux est enfermé, que peut-il lui faire encore ? Mais elle ne fait

rien. Rien ! »

Pour Jean-Denis Lejeune, il n’y a absolument aucune preuve que « cette femme ne soit pas restée la manipulatrice qu’elle a été durant des années. Elle a menti aux enquêteurs, a multiplié les versions, refuse encore aujourd’hui de dire la vérité sur l’enlèvement des petites. Mais des éléments flagrants du dossier prouvent que c’est une manipulatrice. Cette femme est une malade, elle ne doit pas retrouver la société, elle ne doit pas croiser la route de ceux qui nous sont précieux. On me rétorque que les peines incompressibles provoquent le désespoir des condamnés et contrecarrent leur réinsertion. On nous demande une seconde chance. Mais quelle chance a-t-elle laissée à ma petite fille ? Croyez-vous que Lætitia, qui paraît aujourd’hui si forte, est guérie de ce qu’elle a subi chez Dutroux ? Si le jury populaire a dit qu’elle devait rester 30 ans en prison, elle ne devrait pouvoir en sortir qu’après 30 ans. Aux Etats-Unis, on additionne les peines, quitte à ce que les tueurs multiples purgent des peines formulées en centaines d’années de prison. Rien de tout cela en Belgique, où on n’a même pas pu lire le prétendu projet de réinsertion qu’elle a présenté. Le droit des accusés est manifestement bien supérieur à celui des victimes. Depuis 16 ans, les politiques devraient pourtant avoir compris le message. Faudra-t-il qu’un

d’entre eux soit un jour touché personnellement pour que la loi change enfin ? »

Gino Russo. Le père de la petite Melissa, enlevée à l’âge de 8 ans à Grâce-Hollogne le 24 juin 1995 en compagnie de Julie Lejeune, puis assassinée par Dutroux, refuse de former un jugement définitif sur cette décision avant d’avoir pu en prendre vraiment connaissance. Seules quelques bribes lui ont été lues mardi matin par téléphone par une assistante d’un service d’aide aux victimes : « Ce genre de décision se prend sur la base d’un dossier complet qui impose des conditions de reclassement et des restrictions explicites. Mais le problème est qu’elles ne sont pas communiquées aux parents des victimes. Comment juger une décision que nous ne connaissons pas ? A priori, il peut paraître surprenant de libérer aujourd’hui une personne qui a directement provoqué la mort d’enfants, alors qu’on a affirmé il y a une semaine vouloir renforcer les punitions pour les auteurs de crimes homophobes. Quelle est la logique ? Plus que mon avis, c’est celui de Lætitia et de Sabine (NDLR : les victimes de Dutroux qui ont survécu) qui sera important. Vous me demandez de laisser parler mon cœur mais je ne veux pas le faire, même si on va libérer quelqu’un qui est responsable de la mort de ma fille. On essaie de m’entraîner sur

ce terrain, de m’y faire sombrer. Je m’y refuse. Mais je sais qu’on préfère les gens qui pleurent à ceux qui réfléchissent. Je veux rester rationnel. »

Les parents d’Eefje Lambrechts. Ils estiment également que cette libération « intervient trop tôt » et qu’il est anormal que le contenu de la décision du tribunal leur parvienne par la rumeur publique alors qu’ils n’ont pas pu prendre connaissance du détail « de ce prétendu plan de reconversion. » « Alors que cette condition préalable y figure en bonne place, Martin n’a jamais entamé aucune démarche d’indemnisation des victimes, explique Joris Vercraeye, un de leurs avocats. Et comment décider si l’on peut trouver un motif valable pour aller devant la cour de Cassation, purement attachée à la forme, alors qu’on ne nous fournit pas la décision par écrit ? »

À Berkendael, elle assemble cahiers, tringles…

Des visites dans la plus grande discrétion

Dans l’attente de sa libération, Michelle Martin reste enfermée à Berkendael, la prison pour femmes de Forest. Elle y occupe une cellule de 9 m2, avec WC et lavabo, au niveau 2, celui qui offre le plus de liberté et de privilèges. Là, on ne souffre guère de la surpopulation ! Elle y vit avec 29 autres détenues (dont deux avec leur bébé), avec qui elle partage les repas dans un réfectoire. Elle peut aussi réserver la petite kitchenette. A sa disposition encore : une salle de fitness et les activités organisées en vue de la réinsertion des prisonnières (atelier pâtisserie, etc.). Elle bouquinerait, surtout des ouvrages de psychologie. Une aumônière lui rend visite régulièrement. Elle reçoit également ses enfants. Des visites qui se déroulent dans la plus grande discrétion, comme à Namur où elle était incarcérée jusqu’en 2010. « Sans doute pour protéger ses enfants, elle était la seule détenue à pouvoir les recevoir en dehors des heures de visite, dit un ancien agent pénitentiaire. On les laissait seuls, pour ne pas qu’on puisse les voir. » A Namur, Michelle Martin reprisait les vêtements des autres détenues et triait le linge. A Berkendael, elle a travaillé aux cuisines. Suite à des douleurs au dos, elle a été transférée en régie où elle assemble des tringles de rideau, des cahiers…

Payée à la pièce, elle doit gagner entre 100 et 200 euros par mois. Elle verse une partie à ses enfants et, depuis 2006, a commencé, de manière très symbolique, à indemniser les victimes (ou du moins le Fonds d’aide aux victimes qui a déjà effectué les versements aux parties civiles).

Réactions

Sabine : « Elle ne gâchera plus ma vie »

Des réactions contrastées chez les victimes de Dutroux et sa clique face à cette décision. Lætitia Delhez, aujourd’hui trois fois maman, refuse toute réaction publique depuis des années. Le soir du 15 août 1996, libérée enfin des caves de Dutroux, elle protège, du haut de ses 14 ans, Sabine Dardenne, 12 ans. Aujourd’hui, son avocat Georges-Henri Beauthier l’a pourtant dite « dévastée, anéantie » par la décision prise mardi matin. Et c’est l’autrefois frêle Sabine Dardenne, enlevée à Kain le 28 mai 1996, qui tranche, avec une grande force psychologique : « Certaines personnes sont plus choquées que moi. Ne faisons pas les ignorants : depuis le 9 mai 2011, on savait qu’elle allait sortir, ce n’était qu’une question de temps et de plan… Pour ma part, je vais essayer de vivre au mieux ma vie, comme je le fais depuis 16 ans. Je suis en vacances et elle ne gâchera pas ma vie une fois de plus. »

« Il est scandaleux que quelqu’un qui a commis de tels actes odieux puisse être libéré de manière anticipée à la moitié de sa peine, a réagi mardi Paul Marchal, le père d’An Marchal, tuée par Dutroux avec la complicité de Martin. Nous sommes bien entendus en tant que victimes, mais je me demande si on nous écoute vraiment. Les juges qui ont pris cette décision ne sont pas sur la même longueur d’onde en ce qui concerne les faits horribles commis par Martin. Ils n’y attachent aucune valeur émotionnelle. Pour comprendre, ils devraient avoir été confrontés de près à de tels faits une fois dans leur vie. »

Marc METDEPENNINGEN, Stéphane DETAILLE, Gisèle MARECHAL
Cette entrée a été publiée dans Belgique. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.